On pourrait objecter au post précédent que, dans la triade suggérée (sens transcendant de l’univers / intériorité sans fond / mystère de leur lien), qui en évoque plusieurs autres, bien sûr [1], une dimension radicale fait défaut : le rapport à l’autre (humain). Dans cette sorte de face-à-face entre le sujet, défaillant, et l’univers, excédé, reliés par leur résonance mystique, le sujet se trouverait bien seul devant – et dans – le mystère universel, sans cette compagnie voisine ou lointaine que Levinas a longuement interrogée.

Mais ce serait ignorer ce qui a été suggéré de la troisième énigme, laquelle fait peut-être le premier mystère : que ce lien ne peut être énoncé-pensé que dans la forme du tu – et non pas comme coexistence de deux entités séparées, et donc posées côte à côte en deux objets, deux il ou deux ça. Or, si le lien entre l’infinité subjective et l’infinité universelle se pose d’abord comme appel(s), c’est sans doute, comme le montre l’histoire individuelle, que le lien, la con-vocation, de et à l’autre précède toute saisie autonome d’un je, et donc d’un ça. Si le bébé baigne dans la relation, le tutoiement, avec les humains qui l’entourent (et avec quelques animaux, au moins), avant de se saisir comme existence propre, cela induit que la transcendance du tu (et le tu comme transcendant) se forment au cœur de la relation avec un autre humain ou un autre vivant. Une autre âme (ce qui s’anime, ce qui bouge et convoque par cette auto-animation). Tu aime(ra)s ton Dieu de toute ta force, et ton prochain comme toi-même : deux « commandements » équivalents, semblables, impossibles à séparer [2].

Donc, pour répondre à l’objection, l’autre (humain, vivant) est présent dans la triade comme son sommet mystérieux qui est aussi son fondement, son origine : le sens transcendant comme toi, et toi comme sens transcendant.

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[1] Par exemple : moi, le monde, Dieu (Kant, Critique de la raison pure, trad. Tremesaygues et Pacaud, PUF « Quadrige », 1990,  p. 274).

[2] Mt 22, 37-39.