Pour tenter d’apercevoir une sortie possible de la situation plus que difficile où se trouve aujourd’hui la terre politique (géo-politique), il faut renouer deux liens avec des héritages incontestables. Et pourtant, chacune de ces deux ressources présente aussi, immédiatement, sa figure renversée, retournée, maléfique.

Le premier bien qui nous reste est le trésor des paroles évangéliques. C’est-à-dire des paroles attribuées à Yechu de Nazareth, d’autant plus claires et pures qu’on se rapproche de leur source [1]. Elles ont une valeur affirmative radieuse, et aussi une capacité discriminante par rapport à tous les discours qui les nient. (Y compris ceux qui les nient en se réclamant d’elles [2].) Il faut y revenir sans cesse, les nettoyer de leurs scories (en retrouvant leur simplicité transcendante) et les laisser diffuser leur lumière. Ceci appelle trois remarques :

 – Le fait de ré-entendre, et de faire ré-entendre, les paroles évangéliques ne dispense pas, mais demande au contraire, d’ouvrir des oreilles très attentives aux autres traditions spirituelles inspirées, dont le patchwork couvre la surface de la planète. Aucune ne doit rester indifférente à un chercheur de sens, et il ne faut prétendre à aucune supériorité intrinsèque des paroles de Yechu sur celles qui sont attribuées au Bouddha, à Lao Tseu, Confucius, Mohammed, ou se trouvent consignées dans les grands écrits spirituels de l’Inde, ou les témoignages transmis par les traditions d’Afrique. Le cœur de la spiritualité évangélique appelle à écouter tout ce que les humains ont tenté, de diverses manières, de faire résonner comme sens transcendant. Sans prétendre les mixer dans un cocktail. Non : il existe entre ces traditions des différences, des divergences, des tensions. Par exemple sur le rapport à la violence, tel qu’on le trouve attesté dans divers moments de la Bible hébraïque, du Coran, de la Baghavad Gita. Ces écarts ne doivent dispenser en rien d’écouter, avec respect et attention. Néanmoins, on ne peut avoir accès au point d’« unité transcendante des religions » [3] qu’à partir du legs spirituel dont on se trouve avoir hérité, là où l’on est né et où on a vécu [4]. Inversement, l’attention portée à tout le patrimoine spirituel humain n’interdit pas d’apprécier, en termes de possibilités de devenir historique ouvert, les paroles évangéliques dans leur singularité, leur portée particulière.

 – Les paroles évangéliques, et leur prolongement en religions chrétiennes, ont été aussi utilisées comme cautions pour des actions indignes ou monstrueuses. Il a bien fallu, pour cela, qu’elles soient retournées contre leur sens le plus manifeste ; mais cela a été possible, et a eu lieu. Et la chose se produit encore : on voit des mouvements, des personnes, des groupes, se réclamer bruyamment de la personne et du legs du Nazaréen, en contredisant de façon frontale, par leurs dires et leurs actes, tout ce qu’il a voulu, et annoncé. C’est ainsi : aucun mouvement, historique ou individuel, n’est à l’abri de son renversement en caricature ignoble.

 – Cependant il semble se produire, depuis quelques années, un événement considérable dans ce domaine. C’est qu’au plus haut sommet de l’église catholique (comme c’était déjà le cas dans d’autres confessions chrétiennes, mais de façon nécessairement plus éparse) retentit une parole de justice, et de vérité. Cela s’est trouvé être le fait du pape François, qui, de façon inattendue, a tenu un discours d’une clarté tranchante et sans ménagement, sur au moins deux des questions principales du temps. D’abord sur les migrants, leurs vies et leurs morts. Et à propos du souci écologique de la planète. Le fait de proclamer que tous les humains, sans aucune réserve, sont réunis par un lien de fraternité et doivent être traités à partir de sa considération, où qu’ils se trouvent, est d’une portée extraordinaire [5]. On peut dire que le sommet de l’église catholique est la seule autorité mondiale unifiée à s’être exprimée avec une telle clarté sur ce point, alors que toutes les autres sont empêtrées dans des circonlocutions voulant distinguer les cas et les priorités. Relier, comme l’a fait François, cette prise de position répétée à une autre concernant la protection du monde créé revêt une importance remarquable, dans un contexte où les cynismes les plus déclarés font assaut de mépris pour les humains, les vivants et leur demeure [6]. Or, quand on aurait pu craindre que la papauté de François fût une parenthèse lumineuse et bientôt refermée, il semble se dessiner que son successeur est aussi clair sur le statut moral et théologique (politique, donc) des migrants. Si cela se confirme, une telle inclination maintenue au sommet de l’Église catholique s’affirmera comme un des traits les plus importants de l’époque – porteur de sens positif, dans un contexte où ils se font rares.

Le second bien est beaucoup plus difficile à faire reconnaître. C’est l’héritage du marxisme, et de tous les mouvements d’émancipation qui l’ont précédé, entouré, parfois suivi. Là encore, les dénaturations ignobles et monstrueuses n’ont pas manqué. Mais, à la différence des précédentes, il est devenu difficile de les interpréter comme dénaturations, précisément. Les opinions les plus répandues veulent désormais que les aspects dictatoriaux, impérialistes, meurtriers des États et mouvements qui se sont réclamés du marxisme soient considérés comme exprimant sa nature profonde, et comme conséquences logiques de son principe. Or c’est faux, et il est d’une importance essentielle de faire apparaître cette falsification pour laisser ouvertes les possibilités d’un avenir ouvert et libre.

Tout d’abord, il apparaît, de façon de plus en plus indiscutable, que le capitalisme est la source des maux les plus violents qui affectent le monde humain : course effrénée à la consommation, et donc à un progrès technique indifférencié, échappant à toute critique ; productivisme qui défonce la planète Terre et entache de façon durable les conditions sur elle de la vie humaine ; misère insupportable qui côtoie des richesses exorbitantes, impossibles à justifier ; financiarisation de tout ; brutalisation de la vie politique, désormais promue par des capitalistes eux-mêmes, sans intermédiaires ; excitation des rivalités et des guerres ; exploitation et domination impériales. Or, qu’on le veuille ou non, le marxisme est à ce jour le seul corps de doctrines qui propose une critique fondamentale du capitalisme, et une compréhension de sa possible relève. Les autres systèmes considèrent « l’économie concurrentielle de marché » comme réalité indépassable, au moins pour un temps très long, et ne proposent, dans le meilleur des cas, que des voies pour son bridage, sa modération, l’atténuation de ses effets les plus néfastes – voies qui se révèlent de plus en plus sans issues. Nous avons besoin des pensées de Marx et de ses successeurs pour envisager d’autres possibilités de formes de vie – à la condition, évidente, que ces pensées soient soumises à la critique la plus attentive, afin de dénicher et récuser les origines de leurs développements dictatoriaux.

Par ailleurs, il est temps de revenir sur l’évaluation du bilan historique des différents « socialismes ». La critique de leurs aspects autoritaires ou meurtriers doit être intraitable. Mais il ne faut pas se laisser enfermer dans l’illusion que ces dimensions mortifères aient représenté le tout de la vie sociale en Union soviétique ou dans les autres régimes qui se sont installés plus ou moins durablement à sa suite. L’Union soviétique, en même temps qu’elle donnait progressivement corps à un des régimes les plus répressifs que le monde ait connus, proposait aussi aux populations des réalisations très fortes, dans le domaine social, économique, culturel, ainsi qu’une certaine compréhension de la fraternité humaine, si trompeuse fût-elle par nombre de ses traits. Les régimes « communistes » ont été les premiers, et les seuls à ce jour dans l’histoire, à expérimenter un mode de vie économique développée où les richesses n’étaient pas captées par les propriétaires privés du capital. Une autre forme de domination a bientôt pris la place : un capitalisme d’État, aux mains d’une couche sociale qui en avait la maîtrise collective, et qu’on a souvent désigné comme la « bureaucratie ». Il n’en reste pas moins que l’expérience a été initialement inouïe, et on ne comprend rien à l’enthousiasme qu’elle a pu susciter partout sur la planète si on réduit à rien la nouveauté absolue de sa tentative. Qu’elle ait fait naufrage dans les dictatures et les crimes de masse ne dispense pas de comprendre, au plus profond, sa signification originelle. À une époque où toute perspective positive de vie humaine commune semble avoir fait naufrage, il faut réinterpréter cette séquence historique inouïe – sans tomber dans le piège de son identification aux fascismes et au nazisme : les éléments de parenté sont forts, en particulier dans les formes répressives du pouvoir ; mais les différences sont radicales. Le nazisme n’a pas touché à la domination capitaliste. Il affirmait très haut et mettait en oeuvre une idéologie inégalitaire, suprémaciste, alors que le communisme revendiquait une égalité et une fraternité humaine universelles. La pratique a beaucoup démenti cet idéal, mais l’objectif dont étaient imprégnées les foules était de justice et d’égalité.

Le marxisme est un instrument irremplaçable pour approfondir la critique du capitalisme. Il faut l’alimenter à d’autres sources, pour analyser en particulier les formes récentes de la domination mondiale, et pour élargir, renouveler, réformer l’ancienne pensée marxiste, comme le demande toute réflexion vivante. Il est également nécessaire – entre autres choses, mais ce n’est pas la moindre – d’engager ou réengager l’interprétation de la nature des régimes issus de l’effondrement de l’ancienne Union soviétique, qu’ils soient venus se situer à sa place comme en Russie et en Europe, ou qu’ils résultent de la mutation du système maoïste en Chine [7].

Cela étant posé, le constat de l’existence de ces deux héritages fondamentaux, qui n’exclut en rien l’appel à d’autres formes de pensée plus récentes ou plus lointaines, pose la question de leur éventuel croisement. Christianisme et marxisme ont déjà cherché leur jonction, par exemple dans l’extraordinaire corpus de pensées et d’expériences sociales développées en Amérique latine et connues sous le nom général de théologies de la libération. Le legs de ces expériences est loin d’avoir été assez interrogé, et recueilli. Mais il devient certain que l’échec des marxismes tient à leur confinement dans l’espace économique et politique, et donc à l’absence d’expansion de la pensée critique au domaine spirituel et moral. Un constat très simple rend cette ouverture inévitable : c’est que la domination capitaliste (dans toutes ses extensions et sous toutes ses formes) étant mondiale, de façon aujourd’hui plus évidente que jamais, aucune libération ne pourra s’épanouir qui ne soit planétaire. Il faut pour cela que le sujet de la nouvelle émancipation soit l’humanité elle-même, dans son unité multiple. Et l’unité des humains est une tâche spirituelle, qui ne pourra se contenir dans aucun cadre étroitement politique et économique, si elle n’est pas soulevée par une véritable insurrection de l’esprit [8]. Toutes les spiritualités du monde ne seront pas de trop pour tenter d’y parvenir.

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[1] Sur ce frelatement des paroles, d’autant plus accentué qu’on s’éloigne de leur provenance certaine et pourtant muette, cf. D. G. Tu, Recherches sur la possibilité de la prière, éd. Van Dieren (à paraître).

[2] Ou, le plus souvent, de Lui, posé comme un Roi, un Seigneur, un Dieu – une idole.

[3] L’expression a fait le titre d’un livre de Frithjof Schuon (Gallimard, 1948, plusieurs rééditions.)

[4] Cf. D. G. Trois soulèvements, Judaïsme, marxisme et la table mystique, Labor et Fides 2019.

[5] Pape François, Fratelli tutti, encyclique (2020).

[6] Pape François, Laudato si’, encyclique (2015).

[7] Sur tout ceci, cf. D. G. « Manifeste », in Du Sens, éd. Manucius, 2023.

[8] Cf. D. G. Trois soulèvements (2ème partie), et Du Sens (« Manifeste »), op. cit.