Dans un recueil qui date de 1966, un des poèmes commence ainsi :
Dieu
Que mon corps s’enfonce
Ici
En tête de la page, on peut lire : A Paul, Ribaute, Août 1965. Il y a un peu plus de soixante ans [1].
Je me souviens exactement des circonstances rappelées par cette mention. Paul est le dédicataire du volume, un de mes amis de l’université d’Aix-en-Provence, où je faisais mes études. Il passait son été dans une maison de sa famille, au cœur de ce petit village de l’Aude. Nous étions convenus que je vienne lui rendre visite, et il m’avait détaillé le trajet. Il fallait, depuis Marseille, prendre le train jusqu’à Narbonne, puis changer pour un autre qui me déposerait à Lézignan. De là, je devais trouver un autocar qui me déposerait à Fabrezan. Et pour aller de Fabrezan à Ribaute (je vois aujourd’hui une distance de 6,6 km), la débrouille. Aucun moyen disponible, au moins en milieu de journée, ce qui était le meilleur horaire pour arriver. Je pouvais tenter l’auto-stop, que nous pratiquions souvent. Ou à défaut, marcher.
Aucun automobiliste ne s’est arrêté pour me « charger », et j’ai parcouru à pied ces quelques kilomètres. C’était en début d’après-midi. Je devais avoir un sac, voire une petite valise, pour quelques jours. Il faisait chaud. J’ai rejoint l’orée du petit village assoupi et silencieux. Paul m’avait conseillé de me renseigner auprès de quiconque – le village était tout petit. J’ai frappé à la première porte. On m’a guidé, jusqu’à la maisonnette de ce Languedoc estival, où j’ai trouvé Paul, et ses parents. Né et grandi en pleine ville (Oran), n’ayant connu qu’un environnement citadin (Avignon, Aix, Marseille), j’étais peu familier de ce milieu rudement rural. On m’y a chaleureusement accueilli.
La suite du poème situe le moment d’écriture dans la nuit. La pierre des maisons, les étoiles, le sol, l’astre du soir qui tombe. La fraîcheur d’être. Ce sont les mots du texte.
Le premier vers m’étonne. Dieu. Je n’y suppose aucune interpellation personnelle. Plutôt une exclamation – comme j’entendais un premier vers d’Apollinaire Ah Dieu que la guerre est jolie, interjection lancée sans destinataire direct, avec au plus un appel à l’arrière-plan, diffus. Tout de même, je m’étonne qu’il ouvre ainsi le poème, doublement mis en valeur par l’en-tête et le vers monoyllabique. Le deuxième vers me surprend autant, même si je crois retrouver l’impulsion qui s’y exprime : vœu que le corps (le mien) s’enfonce dans ce lieu, que je m’y fonde ou plutôt m’y enfouisse, avec le désir d’y prendre comme racine (mais il ne s’agit pas de terre, ici plutôt de pierres de village), d’y pénétrer en creux, durablement, comme pour s’y blottir. Ce qui s’éclaire deux strophes plus loin. Voici la suite.
Que mes mains au long des pierres
Écoutent la force des arches
Jaillie hors du sol comme l’écorce craque
Il s’agit donc du fait que les arches (il y a des voûtes dans ces maisons) se soient élevées comme poussées par la force du sol, à la façon dont craque l’écorce au printemps sous l’impatience de la sève. Montée que les mains doivent « écouter », de cette écoute dont doigts et paumes sont capables en touchant, longeant les pierres de ce Languedoc caillouteux. Puis :
Que ma voix dans l’hymne se fonde
Comme au ciel de nuit
Les étoiles
Ma peur éventée
C’est dans ces lignes que je retrouve, comme explicitée, la pulsion de se fondre dans le lieu. Celui-ci est approché comme un hymne, où s’agit bien de se fondre comme font dans le ciel (de nuit) les étoiles, et comme doit faire, si je lis bien, ma peur qui a été dispersée par le vent. D’où
Ma fraîcheur d’être surgie au cœur des yeux
Comme sur le ciel
Loin
L’astre du soir qui tombe
la fraîcheur d’être (j’aime ces mots, le fait d’être, éprouvé comme fraîcheur, nocturne), surgie, donc surprenante, imprévue, de la même façon qu’apparaît, inattendu, l’astre du soir qui tombe sur le ciel.
J’ai dit [2] mes réserves à la redécouverte de ce recueil, par différence avec celui qui le précédait de peu. J’y ai entendu d’abord une rétention, une contention qui réfrénait l’explosion joyeuse du volume antérieur. Si c’est le cas – ce dont je ne suis plus sûr – ce poème déroge. Je le lis aujourd’hui comme animé d’une joie sereine, imprévue aussi, dans ce village où tout m’était étranger. Comme lors d’une de ces promenades nocturnes dont nous étions coutumiers, Paul et moi, au long des rues d’Aix (j’en ai le souvenir exact) et que nous avons certainement poursuivies dans les ruelles ou les environs de Ribaute – mais de cela, je ne me souviens pas de façon précise. Je voulais me fondre dans ce site, comme ma voix dans l’hymne (lequel ?), pour y avoir senti surgir une fraîcheur d’être, au cœur de la nuit – avec Paul, qui est maintenant décédé. Il a vécu longtemps à Bordeaux, et nous sommes restés de longues années sans nous revoir. À peine un coup de téléphone de temps en temps. Un jour, j’ai voulu lui reparler. J’ai appelé le numéro usuel. Une voix inconnue m’a répondu. Elle m’a demandé pourquoi je cherchais Paul. J’ai dit notre amitié ancienne. Elle m’a dit alors : il est mort l’an dernier. J’étais son épouse.
Reste un mot, laissé de côté dans cette lecture, et qui forme à lui seul le troisième vers du tercet initial : ici. Dieu / Que mon corps s’enfonce / Ici. Je note, le relisant, la différence avec là, terme que j’ai plusieurs fois commenté, m’inscrivant dans une forte et longue tradition philosophique [3]. Ici, me semble-t-il, désigne le lieu où je me trouve, le site placé sous mes pieds quand je me tiens debout. Cependant que là, ce n’est pas tout à fait là où je suis, même si je suis là. Là est toujours un peu en avant de moi, à distance, même toute petite, au moins dans le bougé d’un élan qui me pousse au-devant de moi plutôt qu’en-dessous. Le là de la philosophie (le Da du Dasein) se porte un peu en avant, est dans le mouvement de cette poussée. Alors qu’ici, c’est ici. Ce qui éclaire un peu l’idée de s’enfoncer, parce qu’ici suppose à la fois une situation exacte, et comme une verticalité dans la désignation [4]. Si j’espère m’enfoncer, c’est au point où je suis, au moment où je le ressens ou l’écris (ici et maintenant), car il s’agit précisément de pénétrer le fait d’y être, dans la situation que j’éprouve, sous le ciel, comme fraîcheur de nuit et d’été. Rêve d’exilé, bien sûr. Espoir de s’y enfoncer, non pas seulement par la pensée ou la langue, mais par le corps. C’est le corps qui doit creuser, d’une descente douce et sans raideur, l’enfoncement qui me vaudra d’être ici, longtemps, mais d’abord et surtout maintenant.
Si mon vœu est exaucé [5]. Il ne l’aura pas été à Ribaute, où je ne suis jamais retourné. Mais peut-être ailleurs.
*
[1] La Longue saison, éditions de La Salamandre, 1966. A propos de ce volume, cf. sur ce site « Deux recueils de poèmes », réédition de 2026 avec une préface originale. Le poème se trouve à la p. 25 de l’édition papier, et à la p. 44 de la réédition sur ce site.
[2] Dans la préface évoquée ci-dessus, note 1.
[3] Par exemple Lettre au directeur du théâtre, Les Cahiers de l’Egaré 1996, rééditée sur ce site en 2025. Lien : Réédition de la « Lettre au directeur du théâtre ». À partir de la p. 19 de l’édition papier, et de la p. 14 dans l’édition sur ce site (mais tout le chapitre, même dans les pages précédentes, s’y engage.).
[4] Thomas Dommange m’a fait remarquer cet axe vertical, dans une conversation récente.
[5] Sur le vœu (par différence avec la demande), et sans doute même avec le désir, ajouterais-je aujourd’hui, cf. Tu, Sur la possibilité de la prière, Van Dieren, 2026, annexe (« Une écoute du Notre-père »).



