Avignon 2014

13.07.14

Depuis quelque temps, j’ai fait entrer une note sur ce journal à intervalles de quelques jours, chaque semaine environ. Je pense continuer ainsi : cela variera bien sûr, en se rapprochant ou s’espaçant. Et j’ignore quelle sera la durée de cette tentative. Mais je ne vais pas signaler chaque entrée avec une nouvelle information par mail ou sur Facebook, Twitter. Les lecteurs intéressés peuvent consulter désormais la rubrique selon leurs souhaits.

Ce journal est pour l’instant politique. Je n’ai pas décidé qu’il en serait ainsi de façon définitive. Il est certain que je n’imagine pas tenir la chronique de faits et gestes de ma vie quotidienne, je n’en vois pas l’intérêt dans ce cadre, et ce n’est pas mon goût. C’est bien un journal public. Mais les questions abordées pourraient être néanmoins très diverses : philosophiques, artistiques, voire personnelles si elles engagent des approches de pensée. Et politiques, comme c’est le cas pour l’instant, ainsi qu’en témoigne la nouvelle note que je publie aujourd’hui.

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26.07.14

La rubrique « Journal », interrompue par l’activité au Festival d’Avignon, reprendra d’ici peu, d’abord avec un bref bilan de cette séquence festivalière, puis par la poursuite de la réflexion.

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28.07.14

(Petite chronique d’Avignon)

Pendant deux semaines, je viens de séjourner au Festival d’Avignon. Si j’essaie de résumer, le plus loyalement possible, les faits marquants qui m’ont concerné de façon directe, cela donne à peu près ceci :

1. La pièce Mai, juin, juillet, que j’ai écrite, mise en scène par Christian Schiaretti, a été jouée par le TNP à l’Opéra d’Avignon du 14 au 19 juillet. Le public a fait au spectacle un accueil enthousiaste, conclu par des ovations devant des salles combles. La réception par une majorité de professionnels a paru vivement favorable – avec interrogations et débats, intenses. La presse nationale s’est montrée réservée, ou sévère : trois journaux (Le Monde, Télérama, La Croix) ont publié des commentaires très négatifs, en particulier pour l’écriture. D’autres (Libération, L’Humanité, L’Express, Le Nouvel Observateur) ont exprimé des jugements plus nuancés, mais sans enthousiasme. La presse locale a été chaleureuse, comme bon nombre de blogs.

2. Le mouvement de protestation concernant l’assurance-chômage et ses transformations en cours s’est révélé puissant, de très nombreuses compagnies affichant leur participation ou leur soutien. J’ai exprimé ma solidarité chaque fois que je l’ai pu, dans le cadre défini avec la plupart des artistes du Festival, et formulé dans le texte « L’hypothèse d’Avignon ». Les conséquences pour les spectacles auxquels j’ai participé ont été, principalement : a) l’annulation d’une journée de montage de Mai, juin, juillet, ce qui a posé de gros problèmes d’installation, compte tenu du temps très court disponible à l’Opéra ; et b) l’annulation d’une soirée du spectacle Les Pauvres Gens (voir ci-dessous) le 24, avec une représentation de remplacement le 26, ces deux dernières décisions étant prises par une forte majorité de participants à ce second travail.

3. Le poème de V. Hugo Les Pauvres Gens, que j’ai mis en scène, a donc été donné trois fois au Gymnase Saint Joseph les 25 et 26. La première de ces représentations m’a laissé très insatisfait. Le spectacle avait été créé en mai aux Pénitents Blancs, et avait produit chez tous, public et participants, un élan d’émotion, qui n’a pas été retrouvé ce premier soir. Le travail de remise en place avant et après cette soirée ayant été acharné, les deux représentations suivantes ont permis de rehausser le spectacle dans sa puissance poétique et sa force de partage, et l’accueil des deux dernières a été enthousiaste.

Voilà pour les faits, tels que je les ai vécus. L’analyse ne peut qu’être plus complexe. J’éprouve un fort désir d’engager, à ce propos, un effort de pensée – sans chercher l’autojustification, mais sans reniement non plus. Disons pour l’instant qu’en ce qui concerne les événements survenus autour de Mai, juin, juillet, je vois une sorte de dissentiment esthétique qui se creuse, en particulier sur les questions d’écriture, et qui me semble diviser en profondeur l’opinion théâtrale. Cette division doit être désormais formulée pour elle-même, et faire l’objet d’une réflexion poussée. L’opposition entre « texte » et « image » ne me paraît pas en rendre compte de façon satisfaisante, même s’il est certain qu’un certain rapport au texte (et une certaine forme d’écriture) peuvent y être impliqués aussi. Mais on ne parviendra pas à penser ce conflit des goûts sans l’articuler avec une analyse politique (ou historique, concernant l’actuelle économie générale des récits). Le dissentiment esthétique met en jeu une tension politique – et donc éthique. J’ai tenté d’en profiler quelques éléments il y a une dizaine d’années dans Après la Révolution (Belin, 2003). Il faut reprendre l’analyse de manière approfondie, accentuée. Et il est patent que la nature même de l’entreprise Mai, juin, juillet ne pouvait qu’accuser cette division. Par le sujet d’abord, puisque la question y est bien : où en est-on avec mai 1968 (et sa liquidation) et, par là, avec l’orientation révolutionnaire ? Par les choix de forme ensuite, en tant qu’il s’est agi d’un certain lyrisme prosaïque, d’un lyrisme politique, jouant sur la dissonance des codes, dont le refus n’a jamais été produit de façon réflexive, mais seulement exprimé, dans un agacement frivole, comme condamnation d’une faute de goût. Il faudra y revenir, avec soin. Le temps du débat esthétique doit se rouvrir. Je ne dis pas que mon travail doive être nécessairement approuvé, ou aimé : mais que son rejet devrait pouvoir s’exprimer dans une pensée critique, et donc si possible intelligente. Ce qui pourrait se traduire par : cultivée, sensible, travailleuse (ouvrière). Souhait très optimiste, bien sûr.

Je n’en suis que plus résolu à poursuivre l’expérience de ce « Journal », dans sa visée politique, interrogatrice, et aussi comme traversée personnelle – ce qu’est tout journal, je suppose. De façon très inattendue, durant ces jours parfois difficiles, la (re)lecture de Marx me fait un bien fou.