Capitalisme bureaucratique

10.02.15

 

Le mot « bureaucratie » désigne le pouvoir des bureaux, le gouvernement des bureaux. Que veut-on signifier par là ? Il me semble que ce terme (bureau) vise une certaine activité : celle qui consiste, non pas à faire quelque chose, au sens pratique ou productif du terme, mais à commenter, analyser ou prescrire ce qui est fait, avant ou après, et généralement par d’autres. Bien sûr, cette distinction est en partie injuste : il se « fait » des choses utiles, devant des bureaux. Si l’on parle du meuble (le bureau), on peut y travailler, y produire : pour ma part je travaille beaucoup à mon bureau (par exemple en écrivant le présent texte) – mais pas toujours, par exemple en répétitions, pendant lesquelles je me déplace sans cesse de l’espace de jeu à celui du regard, et où je répugne fortement à l’installation de la « table de mise en scène ». Mais peu importe : il va de soi que « bureau » ne désigne pas ici, seulement ou principalement, le meuble (encore qu’une certaine sédentarité physique soit associée au phénomène), mais l’ensemble architectural, au sens où l’on parle d’« étage des bureaux » dans une usine, ou d’« immeuble de bureaux » dans un quartier. Et même si la chose est en partie inexacte, ou approximative, il reste vrai que l’activité de ces étages ou de ces immeubles est plutôt consacrée à produire des discours ou normes de second degré sur des activités qui sont faites ailleurs. On a tendance, aujourd’hui, à brouiller la distinction entre faire (de façon pratique ou productive) et analyser ou commenter ce qui se fait. C’est en raison de l’évolution des moyens de production, et parce qu’une part importante de la fabrication, ou de la pratique, se « fait » avec des instruments utilisés pour le commentaire : conception assistée par ordinateur, etc. Il me semble cependant essentiel de maintenir et d’actualiser, avec précision, la distinction entre faire et commenter ce qui se fait. Pourquoi ?

Parce qu’une tendance, très prégnante, pousse au développement de l’activité commentatrice – et à une certaine « prise de pouvoir » (c’est le sens de la deuxième partie du mot : bureaucratie) par celle-ci. De nos jours, se développent de façon intensive les demandes de rapports (préalables ou ultérieurs), projets (préalables), évaluations (ultérieures), audits, anticipations, modélisations, décryptages, synthèses, analyses, etc. Je ne doute pas que certaines de ces activités soient utiles à la production et à la pratique, et à une certaine rationalité organisatrice (encore que le sens et les fonctions du « rationnel » soient à analyser, précisément, dans chaque cas). Mais l’observation montre une considérable inflation de ces activités, qui dans certains cas conduit à entraver, voire à étouffer, l’activité pratique et productrice. J’ai pu observer cette inflation dans les deux activités principales où j’ai travaillé : l’enseignement (en particulier universitaire) et la culture (en particulier théâtrale). Mais aussi dans quelques domaines auxquels j’ai touché, de plus ou moins près : édition, médias, audiovisuel. Et je questionne beaucoup autour de moi ceux et celles qui sont engagés dans d’autres secteurs. Il me semble que le constat peut être général. Et il appelle les deux précisions suivantes.

D’une part, ce développement excessif (des tâches de second degré) a pour corollaire la création de multiples fonctions qui s’y relient. C’est ainsi qu’à l’université par exemple, chaque nouvelle demande de commentaire ou d’analyse (création de niveaux de diplômes, d’agences de programmation, ou d’évaluation) suppose la mise en place d’un conseil propre à ce niveau ou cette agence, censé programmer ou évaluer, lequel conseil a un président et un « bureau » (c’est le mot), et dont les réunions donnent à leur tour lieu à des projets, rapports, évaluations, etc. Un temps considérable est alors dévolu à la rédaction des rapports, réponse à des formulaires d’évaluations, etc. – temps qui est soustrait au travail actif direct : l’enseignement, ou la recherche. Du coup, cette inflation demande des « services », qui appellent des emplois, non seulement de secrétariat, mais aussi d’ « expertise », de coordination, d’organisation, de programmation, de contrôle, etc. D’autre part, on assiste, dans de nombreux domaines, à un gain d’autorité du commentaire sur l’activité elle-même. De multiples fonctions de responsabilité, précédemment assumées par des élus (ce qui n’empêche assurément pas leur infléchissement bureaucratique) se voient de plus en plus confiées, pour des raisons compréhensibles, à des personnes formées et habituées à ces rôles, à ces codes et à cet état d’esprit, en particulier dans les écoles d’administration ou de gestion. Il y a donc, si l’observation est exacte, constitution et développement d’une formation sociale exactement bureaucratique : par le caractère de second degré de ses activités (« bureau »), par son importance croissante dans la direction (« cratique »).

Je voudrais ajouter à ces remarques deux éléments d’analyse. Premièrement : ce mouvement est commun aux services publics et à l’activité dite privée. Il est fréquent, dans la propagande « néolibérale », bien mal nommée – parce qu’en vérité elle n’est rien moins que libérale, et au fond pas très neuve – d’imputer la lourdeur bureaucratique à l’Etat. Mais, s’il est vrai que les Etats n’en sont pas exempts, il faut dire aussi que le mouvement de bureaucratisation touche en profondeur l’activité « privée ». Dans un domaine que je connais (l’enseignement supérieur), cette tendance affecte, brutalement, les universités privées (par exemple aux USA) tout autant que les établissements publics. Bien sûr, la tendance est plus forte dans les entreprises ou services de grande dimension que dans les toutes petites unités. Mais les petites unités y ont affaire aussi : parce qu’elles traitent avec l’Etat, ou avec des commanditaires de grande taille. Deuxièmement : la « logique » qui commande ces tâches bureaucratiques n’est pas seulement, ou n’est plus, la seule logique administrative, au sens étatique que pouvaient ridiculiser un Courteline (les « ronds de cuir ») ou une grande partie de la littérature russe du XIXème siècle, comme Gogol (le « Revizor », ou Inspecteur général). La « logique » qui préside au développement bureaucratique actuel, c’est la logique marchande. ses concepts favoris le montrent : productivité, rentabilité, concurrence, compétitivité, réduction des coûts, etc. De sorte que, non seulement le capitalisme privé me semble concerné tout autant que l’Etat par le mouvement de bureaucratisation, mais que, dans le rapport entre le capitalisme et l’Etat, c’est bien le capitalisme qui est à l’initiative de cette évolution, et qui la pilote. Ou encore : si l’Etat y est impliqué, et il l’est, c’est en tant qu’Etat du capital, tel que l’ont caractérisé les fondateurs du marxisme, bien oubliés lorsque l’on pare l’Etat des vertus de « résistance » à l’extension de la logique marchande dans tous les secteurs de la vie sociale.

Il me paraît donc essentiel d’analyser le phénomène en termes fonctionnels et sociaux (pour la compréhension des tâches et des couches sociales qui les portent), et de ne pas se laisser capter par la propagande idéologique du capitalisme, qui prétend œuvrer à la libéralisation, au desserrement des contraintes, à l’allégement, à l’initiative individuelle etc. Tout au contraire, la bureaucratisation actuelle est un effet direct du développement capitaliste, avec ses conséquences en termes d’alourdissement (fonctionnel et dépensier), de tendances autoritaires, de renforcement des règles et des obligations, de frein à l’invention individuelle et collective, etc. Tendances foncièrement antidémocratiques donc, dans le fonctionnement concret et ordinaire de la vie sociale.

Si le mot « bureaucratie » fait partie du langage courant, il n’a pas fait récemment, à ma connaissance, l’objet d’un approfondissement théorique – à quelques exceptions prés, notables mais isolées. J’y vois une raison d’histoire. En effet, le concept a été, pendant plusieurs décennies, la notion-clé dans la critique (révolutionnaire, anti-autoritaire) du pourrissement dictatorial des Etats supposés marxistes. A partir de Trotsky et de la critique « de gauche » du stalinisme, l’idée de bureaucratie a fait l’objet d’une élaboration théorique extrêmement puissante pour caractériser la nature de classe de l’état « soviétique » pendant la période stalinienne en particulier. Les ouvrages de la première période de Claude Lefort (Eléments pour une critique de la bureaucratie) et de Cornélius Castoriadis (l’immense production dans Socialisme ou Barbarie) en particulier, représentent un énorme effort théorique de ce point de vue. Il n’est pas impossible, pour des raisons sur lesquelles j’espère revenir – même très gauchement, si j’ose dire – que l’analyse de la bureaucratisation du capitalisme ne puisse être reprise, de façon féconde, qu’à partir de là, et donc en tentant de comprendre ce qui lie le mouvement actuel, non pas seulement à une évolution « interne » du capitalisme occidental, mais à une transformation planétaire, dont le prétendu communisme et sa chute auront été aussi des étapes formatrices. Castoriadis, dès les années cinquante, avait formulé des hypothèses essentielles dans cette direction.