Avec

Une préface (abandonnée)

8. 10. 2020. En formant le projet d’un nouvel ouvrage, il n’a pas été rare que j’en rédige une future préface. Un tel texte est vite délaissé : le livre change de contenu, et une fois mis en route, voire mené à bien, les termes d’une préface, s’il en faut une, deviennent tout différents. Néanmoins ce pré-texte a eu souvent pour vertu de clarifier devant moi les préliminaires du travail, la façon dont se présente son engagement. C’est le cas des pages ci-dessous. Elles ont été rédigées avant l’entame d’un nouvel essai. Celui-ci a été rédigé en partie, puis interrompu pour un autre livre, maintenant écrit. Le moment vient alors de reconsidérer le travail suspendu : et la préface tombe. Mais si elle se détache du livre, comme des feuilles d’un arbre, elle conserve à mes yeux un intérêt, par ce qu’elle tente d’exposer comme méthode autant que pour l’hommage qu’elle rend à une figure importante, et pas assez reconnue, de la pensée d’aujourd’hui. C’est pourquoi je la propose aujourd’hui à la lecture.

Avec

(31.05.20)

Le projet de ce livre demande quelques éclaircissements. Pour y pourvoir, je commence par une analogie, qui comme toute comparaison, ne vaut que ce qu’elle vaut, mais me permet de rendre un hommage, et de reconnaître une dette.

Au début des années 2000, le philosophe français Lucien Sève a entrepris une vaste mise au point sur ses convictions philosophiques et politiques. Il avait alors soixante-quatorze ans. Le résultat, en quatre très forts volumes, porte le titre d’ensemble Penser avec Marx aujourd’hui[1]. Il en manque un (la deuxième partie du quatrième tome), que l’auteur n’a pas pu publier de son vivant, parce qu’il est mort le 23 mars 2020, au début de l’arrivée en France de la pandémie dont le nom, covid 19, nous est devenu si familier. Il avait quatre-vingt-treize ans. Par ce qu’il en a dit ou écrit, ou par ce que je déduis moi-même, il me semble comprendre que la rédaction de cet ensemble considérable (des milliers de pages) répondait à deux nécessités, ainsi qu’à une pensée. Au cours d’une longue vie de réflexion et d’action militante, ses analyses avaient évolué, et il sentait d’abord le besoin de d’une reformulation – première nécessité. La pensée se trouve explicitée dans le beau documentaire Les Trois vies de Lucien Sève[2], au cours duquel le philosophe suggère une thématisation de ses « trois vies », et une conception généralisable de la troisième. Après l’enfance et la jeunesse, première vie, puis la deuxième, maturité militante, Lucien Sève déclare avoir trouvé sens et plaisir à sa troisième vie, où sa retraite lui a permis de se consacrer à un développement créatif de ses conceptions. L’écriture de la tétralogie en est la traduction la plus visible. Il élargit alors ce constat à une proposition sur la vieillesse, dans nos époques d’allongement de vie et d’amélioration des forces tardives : après la période de travail salarié, s’ouvre un moment plus ouvert, plus libre, d’une créativité plus déliée, qui lui paraît avoir une valeur universalisable – il l’énonce comme proposition politique. Reste alors la deuxième raison, que j’ai laissée de côté. C’est parce qu’il ne la formule pas lui-même, et que je me permets, du fond de mon affection admirative, de l’énoncer en quelque sorte à sa place – on verra pourquoi.

Au moment où, septuagénaire, il entame cet énorme travail, Lucien Sève a derrière lui une v