J’ai décrit à plusieurs reprises [1] une construction ou un modèle triadique, structuré ainsi. D’une part, le premier mystère (ou l’énigme) d’un sens transcendant parcourant l’univers. En second, la percée de l’intériorité par un sens tout aussi infini. Et enfin, mystère de tous les mystères, l’énigme majeure d’un lien – d’une identité ? – entre ces deux premiers excès sans fond.

Après certaines lectures – dont un passage de mon cher Gabriel Marcel, que je m’obstine à retrouver, par saccades, malgré son parfum désuet et ses lubies « métapsychiques » (occultistes) [2] – je me demande s’il ne faut pas renverser ce modèle. Et considérer d’abord le sens transcendant qui relie l’âme et l’univers.  C’est peut-être cela, l’intuition primordiale qui donne naissance à la figure de « Dieu », le sens radical de toute transcendance, de tout divin, qui se livre dans la forme d’un tu (plutôt que d’un il ou d’un ça), et qui se dissocie, secondairement, entre un sentiment subjectif de l’âme et une idée objective de l’infini. Le tu avant tout il et, ajouté-je, même tout je [3].

« Dieu »,[4], jamais comme objet, ni comme sentiment, mais toujours comme adresse [5] ?

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[1] Par exemple : « Troisième énigme » (mars 2022), in Du Sens, éd. Manucius, 2023, pp. 240-242.

[2] Cf. G. Marcel, Journal métaphysique (1927), Gallimard 1968, pp. 160-165 (21 janvier 1919).

[3] N’y a-t-il pas quelque chose de cela dans la priorité intraitable accordée par Schleiermacher au « sentiment religieux » (retraduit en « émotion pieuse » par B. Reymond) ? À la condition d’émanciper cette vision de tout subjectivisme, puisque selon ce modèle le lien qu’exprime le tu est « antérieur » au sujet et à l’objet, au je et au il. Sur la discussion à ce propos de Buber (Je et tu) on pourra se reporter bientôt à l’ouvrage Tu – Recherches sur la possibilité de la prière, à paraître, (Van Dieren 2026).

[4] Mais sans doute « libéré » de ce nom. Voir à ce propos la méditation sur Eckhart : (vidéo de la conférence à Genève d’octobre 2025).

[5] Mystérieuse, toujours aporétique, puisque sans aucun interlocuteur identifié ? (Question longuement discutée dans l’ouvrage cité ci-dessus à la note 3).