Amis / ennemis

27.09.14

1. L’un des signes les plus sûrs de l’affaiblissement de la pensée émancipatrice est la faveur de catégories empruntées à Carl Schmitt[1]. Celui-ci construit « la notion de politique » à partir de l’opposition entre amis et ennemis[2]. Toute politique serait toujours bâtie sur ce fondement, et en ce sens, la politique s’établirait nécessairement dans l’horizon de la guerre, puisque c’est dans la guerre que la différence entre amitié et hostilité devient la plus nette. On pourrait dire, en décalant la célèbre formule de Clausewitz, que pour Schmitt la politique est toujours l’anticipation de la guerre avec d’autres moyens.

Or, il est possible de penser – même si c’est très difficile à soutenir dans le contexte intellectuel du moment – que, tout au contraire, une pensée émancipatrice vise une sorte d’universalisation de l’amitié. Il n’y a d’émancipation possible que si tous les humains, pour ne parler que d’eux, sont envisagés, au moins potentiellement, dans une visée amicale. L’émancipation, c’est bien cela : vouloir penser tout humain comme un ami. (Ici le « comme » est essentiel, je fais signe par là vers la théorisation qu’en élabore, infatigablement, l’ami Michel Deguy. « Comme », opérateur poétique par excellence, désigne alors le mot amitié comme un analogue décalé, un transfert bancal, pour comprendre toute relation humaine – dans une perspective d’émancipation.) En ce sens, ne le cachons pas, la perspective émancipatrice, ainsi entendue, laisse résonner en elle la parole d’un juif de Palestine : « Aimez vos ennemis »[3]. C’est l’anti-Schmitt absolu. La distinction entre amis et ennemis s’en trouve brouillée, puisque le geste d’amitié (aimer) se porte sur les ennemis eux-mêmes. Apparaît dans cette proposition la visée d’émancipation la plus radicale, non pas renvoyée au futur d’un temps où l’inimitié aura disparu, mais au contraire pratiquée au présent, au cœur du conflit et de l’hostilité, comme acte d’amitié. (Cette parole est encore devant nous. Oui, « nous » : supposés marxistes, révolutionnaires, combattants. Cette parole est au-devant de nous, elle éclaire quelque chose de notre chemin si obscur.) Ainsi entendu, le projet d’émancipation demande une pensée amicale pour l’ennemi – serait-il le moins aimable. Amitié envers le bourreau. Envers l’assassin. Pensée d’amitié pour le pire. Donnez-lui le nom que vous voulez.

Il ne s’agit pas de se gratifier, de se rehausser par l’idée d’une générosité superbe et sans bornes. Mais de penser que ce dont il faut s’émanciper, c’est, au bout, de l’inimitié, de l’hostilité comme telle, ou, pour le dire autrement, de la guerre, en tant que catégorie transcendantale. Assurément, sur ce chemin, il y a des conflits, où il faut entrer avec fermeté. Il y a des combats, donc des adversaires. Mais la victoire, intensément voulue, n’est pas voulue comme écrasement, suppression de l’antagoniste. Elle n’est voulue, en quelque sorte, que si elle se nie elle-même comme victoire, si elle est victoire aussi sur la victoire, si elle n’abolit l’adversaire qu’en abolissant le vainqueur aussi bien. C’est, par un certain versant de sa pensée, ce que dit Marx. La victoire du prolétariat n’est pas seulement la victoire d’une classe sur l’autre : elle est la suppression de toutes les classes, et donc du vainqueur autant que des vaincus. « Si le prolétariat emporte la victoire, cela ne fait absolument pas de lui le côté absolu de la société, car il ne l’emporte qu’en s’abolissant lui-même et son contraire. »[4] Le prolétariat n’est le sujet positif de la lutte des classes, et de l’avènement du communisme, qu’en tant qu’il affirme la négation (en acte) de toute division de classes, et donc en tant que sa victoire libère l’humanité entière, intégralement, c’est-à-dire tous les individus humains – même l’individu capitaliste, l’individu patron. La victoire du prolétariat libère le patron.

2. Evidemment, dans les faits, les choses ne se sont pas passées ainsi, en particulier dans les régimes qui se réclamaient du marxisme. J’y viens. Pour l’instant, je vais au bout de ma ligne, en disant que cette idée (d’une libération intégrale de l’humanité entière, de tous les individus humains) est le point qui signe l’hétérogénéité radicale avec le nazisme. Le nazisme, même dans ses développement les plus fumeux ou les plus mensongers, même par idéologie trompeuse, n’a jamais prétendu libérer les juifs. Le nazisme a toujours voulu les neutraliser, les vaincre, puis les anéantir. Pas plus qu’on n’a entendu, que je sache, Hitler souhaiter la disparition de l’Allemagne, comme Marx celle du prolétariat. Le marxisme, au moins en idée, a prétendu que la victoire du prolétariat représentait une victoire de cette phase historique sur elle-même, et que donc même l’individu capitaliste s’épanouirait dans la disparition de son rôle, lequel « nous donne à voir le capitaliste asservi au rapport capitaliste tout autant que le travailleur au pôle opposé »[5]. A cet égard, et en ce point précis, qui n’est pas de détail mais qui à mes yeux conditionne l’interprétation du siècle passé, l’hétérogénéité entre marxisme et nazisme est totale.

Comment comprendre, alors, que les régimes politiques et sociaux qui se sont réclamés de Marx aient mené des entreprises de liquidation des adversaires, dont la brutalité et la cruauté ne sont que trop semblables à celles conduites par les régimes fascistes ? Oui, le marxisme étatique a procédé aux meurtres de masses, à une échelle colossale. Et cela, depuis les années 20 jusqu’aux années 70 du XXème siècle, au moins. Je note, à titre de petite digression (qui à mes yeux n’en est pas une, même si sa portée en ce point peut sembler limitée) que la férocité sans frein des régimes dits communistes s’est exercée, en particulier (pas seulement bien sûr, ni même principalement, mais tout de même de façon très déterminée) sur des marxistes, et en particulier sur tous ceux qui, très nombreux, dénonçaient avec une énergie et une lucidité aiguës la transformation dictatoriale des révolutions. Je ne vois pas que le fait ait un équivalent strict pour le nazisme. Bien sûr, il a eu ses dissidents. Mais ceux-ci, même liquidés violemment comme Röhm et les SA en 34, n’ont pas été systématiquement persécutés tout au long de l’histoire du régime, et surtout ils ne l’ont pas été pour avoir dénoncé sa forme dictatoriale, ses massacres et sa violence répressive. Alors que les marxistes dissidents l’ont fait, pendant plus de cinquante ans, et l’ont payé très cher. Mais l’essentiel n’est pas là.

3. Voici mon hypothèse : la transformation dictatoriale du communisme est sa fascisation. Et même, à partir d’un certain moment, sa nazification. Non par une simple analogie dans l’ignoble, mais par un processus précis et déterminé de contamination. Je pense que le stalinisme, en particulier, ne se comprend pas si on n’analyse pas la pénétration du fascisme et du nazisme dans le projet révolutionnaire soviétique. À deux niveaux principaux, au moins : d’abord, comme socialisme national (qui n’est que le double inversé du national-socialisme) ; ensuite, comme liquidation de toute la composante de démocratie radicale, proprement soviétique ou conseilliste, anti-étatique, qui était présente dans la Révolution russe et les révolutions européennes, au profit d’une captation de tout le processus par la dictature de l’Etat-parti nationaliste. On peut gloser longuement sur les causes de cette mutation. Mais le fait me paraît certain. Le stalinisme est l’expression d’une certaine victoire du fascisme au sein de l’état soviétique.

Or, cette assertion ne prend sa portée que si on la met en rapport avec cette autre. Le fascisme, et le nazisme, j’en suis convaincu, ont été des contre-effets de l’effroi provoqué dans certaines couches dirigeantes du capitalisme européen par la victoire de la révolution russe, une forme de réaction contre les risques de sa généralisation sur le continent, et au-delà. Le nazisme en particulier (mais le fascisme aussi) est une réponse à l’expansion du bolchevisme. Or cette réponse inclut l’assimilation d’une part des idées et pratiques des bolcheviks : intégration de la thématique « socialiste », critique apparente du capitalisme, formation d’un parti d’élite et de masse, mobilisation sociale « totale », etc. De sorte que fascisme et nazisme imitent, pour le combattre, certains traits du mouvement communiste, lequel à son tour, à partir d’un moment-charnière, s’incorpore une part de la dynamique fasciste et nazie. Ainsi, « communisme » et nazisme sont en quelque sorte pris dans un intense processus de duplication mimétique, frères ennemis unis dans une lutte à mort et dans une sorte d’accouplement monstrueux, mimétique et incestueux à la fois[6].

Cela signifie-t-il qu’il y avait « de l’amitié », au sens où je l’entendais au début de cette note, entre communistes et nazis ? Certainement pas : c’est tout le contraire. Le mimétisme est la duplication des haines. C’est la haine qui se propage et s’exalte en lui. La férocité de leur conflit exprimait, en la masquant aussi totalement au regard, la duplicité de leur constitution. C’est l’amitié au contraire qui est foyer de lucidité, de clairvoyance. C’est le refus de la haine qui éclaire.

Ce qu’en aucune façon Carl Schmitt ne permet d’entrevoir. Schmitt était nazi. Sa thématique de l’ami et de l’ennemi interdit de comprendre, dans ce cas, l’union profonde des ennemis, la coextensivité de l’inimitié avec la communauté de naissance et de développement. Pour ma part, dans la vision rétrospective de ce conflit (qui est aussi notre actualité) je me situe, sans la moindre équivoque, du côté du communisme – c’est-à-dire dans une visée d’émancipation universelle, aspirant à la libération de tous les êtres humains, pour ne parler que d’eux. Mais cette prise de parti ne devrait pas m’empêcher de garder l’œil le plus clair possible sur deux éléments de pensée. D’une part, le fait que le conflit contamine toujours les combattants, qui sont pris dans un processus mimétique – et que l’émancipation doit s’affranchir de ce mimétisme au moins autant que des autres formes d’asservissement. D’autre part, la conviction difficile que l’émancipation concerne tous les humains, donc les ennemis aussi. Tant que je garderai ce cap, je risque moins de me laisser happer par le mimétisme de la haine. Il s’agit d’un a priori d’amitié : faire preuve d’amitié (de désir de compréhension « affectueuse », du sentiment d’une certaine fraternité transcendantale), même à l’égard de Schmitt, que tout me porte à exécrer. De Céline, Drieu, Brasillach. Et de leurs continuateurs, sous toutes les latitudes. Non pour mollir, émousser la division, affaiblir la volonté. Peut-être même cette détermination, amicale, forme-t-elle le cœur (émotion et courage) de ce qui permet une fermeté d’âme et de pensée. En tout cas (je m’en expliquerai aussi) : désormais.

Amitié transcendantale envers tous les humains – pour ne rien dire de quelques autres. Sans aucune exception. Cela me paraît une condition intraitable de la pensée émancipatrice, – désormais. Désormais n’est plus hier.

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[1] Juriste allemand, 1888-1985.

[2] C. Schmitt, La notion de politique (1933), Champs-Flammarion 1992.

[3] Evangile de Matthieu, 5, 44.

[4] La Sainte Famille, trad. Lucien Sève, in K. Marx, Ecrits philosophiques, Champs-Flammarion, p. 169.

[5] Le Capital, chapitre VI, trad. Lucien Sève, dans K. Marx, Ecrits philosophiques, Champs-Flammarion, p. 314.

[6] Cf. D.G., Hypothèses sur l’Europe, Circé, 2000, p. 182-188. Trad. Ch. Irizarry, About Europe, Philosophical Hypotheses, Stanford University Press, 2013, pp. 114-118.