Fragments (2)

11.10.20.

En découvrant ces fragments (dont la publication a été présentée dans ce Journal le 10.10.20) j’aimerais vraiment, comme par un souhait enfantin, qu’on se souvienne que ma « réflexion », pour employer ce terme emphatique, circule sans cesse entre deux pôles. L’un (faut-il le dire : diurne ?) que je peux associer au nom de Marx, et à un certain héritage de la pensée et de l’histoire qui ont porté sa marque[1]. Héritage paradoxal, contradictoire, marqué par exemple ces derniers temps, à côté de la lecture poursuivie du Capital, par celle de l’extraordinaire collection de récits que constitue La fin de l’homme rouge, de Svetlana Alexiévitch – dont ma fréquentation a rejoint, bien involontairement, l’actualité la plus directe[2]. L’autre pôle, que selon le texte ci-dessous l’on pourra penser nocturne, est lié à la théologie chrétienne la plus antidogmatique et critique, dans la tradition dite libérale, en un sens très particulier du mot. Chacun de ces aspects de mon travail ou de mon itinéraire (comme ces formules sonnent pompeuses à mes oreilles …) ne peut, me semble-t-il, être approché sans l’autre.

 

01.07.20.

Lorsque, chaque nuit, sans aucune exception désormais, je tente de m’ouvrir à quelque chose qui me traverse et me dépasse, faut-il penser que je prie ? Si prier désigne l’interlocution avec quelqu’un, alors non, sans aucun doute, je ne prie personne. Et pourtant.

Un de mes meilleurs amis, de ceux dont l’existence fait de la vie une grâce, très imprégné de la foi catholique de son enfance, qu’il a peut-être relativement « perdue » (mais avec délicatesse, attention, intelligence et fidélité), se souvenant de ses ardeurs de début de nuit lorsqu’il était encore adolescent, me demande de façon pressante, engagée, avec une certaine ardeur, voulant entrouvrir la porte de mon mystère : « mais, dans ces moments, est-ce que tu es seul ? ». Je ne sais pas exactement répondre. Non que je prétende sentir une présence – « prie ton père qui est dans le secret, et ton père, qui voit dans le secret, te le rendra[3] » – en aucune façon. Je ne me représente aucune présence qui me côtoie, et paternelle encore moins, et pourtant je ne suis pas insensible à ce verset, comme à tant d’autres, et à l’idée que quelque chose habite le secret, mais ce n’est pas une présence, et personnelle encore moins.

Alors, quoi ? Pourquoi dis-je : « et pourtant » ? Et en effet je le dis, et ne peux pas répondre simplement non, je suis seul. Pourquoi cela ? Pour cette raison qu’il y a une différence, nette, entre ces temps où je tente de m’ouvrir à quelque chose qui me traverse et me dépasse, et d’autres temps, où je suis dans la nuit sans le tenter. Simple autosuggestion, alors ? Mais avec cette réserve qu’elle ne me suggère rien, aucune réalité figurée, dont je me représenterais plus ou moins le côtoiement, aucune présence si ce n’est celle, dehors, incontestable, de l’univers infini (ou des univers infinis), et ceci n’a rien d’une suggestion, c’est une observation, un sens du réel. Aucune autre profondeur que celle qui m’engouffre au-dedans de mon intériorité, où je ne trouve précisément aucune agitation intérieure, aucune figure même obscure, mais plutôt, comme disent des bouddhistes et aussi Maître Eckhart, le mouvement d’évacuation de toute figure et de toute agitation.

Et ceci a une réalité, en quoi je m’engage chaque nuit. Et lorsque je m’y aventure, je suis plus heureux, plus en paix, que si je ne m’y engage pas. Il arrive que j’écoute, me le disant moi-même, ou pas, le texte de la prière enseignée dans Mt 6, 9-13[4], et que je la fasse suivre, ou précéder, ou pas, de celle qui ouvre le célèbre discours, en Mt 5, 3-10[5]. Et je suppose que je vais écrire là-dessus, un jour ou l’autre, mais il est bien certain que je ne me figure aucun Père à qui ces versets s’adressent – même pas un père obscur, sans figure – et que je circule avec circonspection dans ces bonheurs[6] dont plusieurs me paraissent douteux. Mais je le fais. Et je me sens plus heureux, ou en paix, que si je ne le fais pas.

Il se joue sans doute quelque chose qui a du sens dans le fait que la prière dont il s’agit alors (car les deux textes sont des prières) n’est pas un discours émanant censément de moi-même, pour s’adresser à quelqu’un d’autre, issu de ma profondeur ou de mon invention subjective, mais qu’il s’agit d’une citation. J’ai la faiblesse de penser que ce n’est pas vrai de mon seul cas, dans ces seuls moments. Peut-être la prière n’est-elle pas exactement le discours d’un cœur qui s’ouvre et se livre, comme on la présente fréquemment, mais le parcours d’une âme qui refait le chemin indiqué par un ou une autre en traversant ces mots qui lui sont livrés. Ce qui fait que la prière est si souvent de nature poétique : ainsi les psaumes. Car ces mots sont et livrent une figure de l’événement qui a lieu, figure qui se donne sous la forme et l’image d’une relation entre deux personnes, l’une qui parle et l’autre qui écoute. Et l’acte de la prière, dans ce cas ou cette hypothèse, n’est pas seulement figural par le contenu de ce qu’il énonce (par exemple : notre père, et tant d’autres choses sur quoi je reviendrai sans doute à propos de ce poème unique, après tant d’autres qui l’ont lu et repris), mais il est aussi figural en tant que forme de discours : qui se donne comme citation, citation poétique, d’une élocution qui dans sa nature première n’a jamais lieu.

Et il se produit ceci : lorsque j’effectue cet acte (citationnel, figural, incrédule, sans personne qui l’écoute), je me sens plus en paix, plus heureux que lorsque je ne le fais pas. Autosuggestion si l’on veut, à la condition qu’on intègre à son modèle qu’elle ne suggère rigoureusement rien que sa propre effectuation, qui n’est pas une suggestion, mais un acte.

*

[1] Cf. le texte « Avec », dans ce Journal le 8.10.20. D’autres, rédigés depuis peu, devraient y entrer prochainement.

[2] S. Alexiévitch, La fin de l’homme rouge, Actes Sud 2013. On sait que cette écrivaine, prix Nobel de Littérature 2015, de nationalité actuelle biélorusse, est fortement impliquée dans le mouvement qui soulève ce pays, et se voit aux prises avec les intimidations et menaces du pouvoir en place à ce jour.

[3] Mt 6, 6.

[4] Connue comme le « Notre père ».

[5] Le « Sermon sur la montagne » s’ouvre par les « Béatitudes ».

[6] Le terme traditionnel « Béatitudes » est traduit, plus simplement semble-t-il, par « Bonheurs », par exemple dans la Nouvelle Bible Segond, Société Biblique Française 2002.