Fragments (1)

10.10.20

J’entreprends de transférer dans ce Journal public divers éléments qui faisaient partie d’un travail engagé à la fin du printemps (c’est-à-dire à l’interruption du premier confinement) et poursuivi jusqu’au début de l’automne. Il se trouve que ces fragments sont tous datés, et que j’ai plus d’une fois pensé, à l’époque, les intégrer à ce Journal. Ils me semblaient y trouver leur destination spontanée. Et puis je les ai mis en réserve. Je ne crois donc pas les dénaturer en les présentant ici. Ils s’apparentent, par leur forme et leur ton, à ce que j’ai engagé dans cette rubrique depuis plusieurs années, et à quoi j’ai sans cesse le souhait de revenir. Si j’en ai interrompu la publication depuis quelque temps, c’est parce que je me suis concentré, dans la même période, sur la forme-livre. Mais j’aperçois peut-être aujourd’hui la possibilité que ces deux modalités de livraison au public correspondent à deux ordres de préoccupation différents. Nous verrons si l’avenir le confirme. Si c’est bien le cas, le fragment ci-dessous, et les autres à venir, sont bien à leur place dans ces colonnes.

 

26/06/20.

Dire divin est une tentative de qualifier le sens inconnu qui parcourt l’univers. Mais à ce sens, le nom propre de Dieu ne convient pas, ou plus, ni le nom commun dieu ni l’adjectif divin qui s’y rapporte. Le nom Dieu ne convient pas, parce qu’il désigne une personne, et que la personne est un modèle trop étroit pour ce sens infini. Et il est une espèce d’emphatisation, par réduction à l’unité, de la figure des dieux qui ne peuvent se montrer adéquats au sens infini inconnu parce que les dieux sont des fabrications humaines, des statuettes (quelles que soient leurs dimensions) taillées par les mains humaines pour répondre à des convenances et besoins. La Bible ne cesse pas de le dire : le défaut de nature (d’origine, de provenance) qui pèse sur les dieux tient à leur mode de confection, de façonnement par les humains qui veulent, en le capturant, se détourner de l’effroi que représente le vide de figure auquel le sens inconnu les confronte. De cette projection imaginaire, par fixation sur une image taillée, Feuerbach après Kant a donné la compréhension à peu près définitive : il n’est que de voir comment presque tous les théologiens postérieurs se débattent avec L’Essence du christianismequi s’attache à leurs doigts comme un papier collant, sans qu’ils puissent jamais s’en défaire. Et les meilleurs en reprennent le schéma structurant, pour opposer aux dieux-idoles fabriqués un Dieu absolument transcendant à toute fabrication. Mais le papier colle, et le modèle divin des statuettes colle à Dieu sans qu’on puisse l’en détacher. Parce qu’il en désigne l’origine et la constitution primordiale.

Et l’idée de personne ne suffit aucunement à l’en émanciper. Les petits dieux de la mythologie étaient des personnes : bien sûr, façonnés avant les élaborations modernes des concepts de la personnalité, mais portant tout de même la frappe d’origine de la personne humaine, qui leur fournissait leur modèle, leur patron explicite. Les petits dieux des fables mythologiques empruntaient leur type aux individualités humaines, dont ils reproduisaient tous les traits, parce que l’expérience humaine ne connaît rien de plus élevé que l’humain pour désigner le sens le plus haut qui peut animer l’univers. Le figurer comme une chose, ou un animal, semblait le doter de moins de dignité, de capacité d’élévation. La hauteur est une dimension de l’expérience humaine, liée à la station debout. Et c’est pour gratifier les dieux de cette hauteur que les humains l’attribuaient aux dieux, en la faisant monter par extension jusqu’au ciel. La station debout est une expérience d’élévation dont les humains portent la trace et le souvenir dans leur accession à la marche, qu’ils voient se reproduire chez les enfants après la période de station couchée, assimilable à la terre (ou à la mer), puis celle de la locomotion à quatre pattes, qui se présente comme un analogue de la condition des animaux « supérieurs ». Le mouvement de l’élévation vécu par les humains dans leur premier âge est une figure du mouvement qui mène de la nature terrestre ou marine vers l’animalité développée, puis vers l’humanité debout. Les humains n’ont pu concevoir, à juste titre, le sens infini qui parcours l’univers que comme faisant signe vers une élévation encore supérieure, figurée par le ciel mais dont le modèle ne pouvait être assumé que par des emblèmes surélevés de la personne. Et comme il a bien fallu admettre que ces petites humanités imaginaires transposées ne portaient que trop les limites de la condition des humains, et les traces de leur fabrication littéraire comme les statues portent celles de leur façonnage, il a été entrepris de les affranchir de ces marques, de les épurer, de les délaver de toutes les couleurs d’humanité déterminée, mais sans se résoudre à les dévêtir du vêtement des vêtements : la personnalité elle-même, de peur sans doute de voir apparaître ce que cache le divin dans sa nudité et son vide : le sens inconnu et infini dont tout l’univers est transi.

L’heure, annoncée de longue date, est venue de s’en laisser transir. Et de ranger la personne divine au rayon du musée où elle côtoie les statuettes, avec leur beauté, leur grandeur saisie dans leur petite taille, et les innombrables Tours de Babel littéraires indéfiniment édifiées pour tenter d’en atteindre, au ciel, la hauteur sans mesure.