Délaisser la polémique

27.10.2014

 

Une petite remarque concernant la nature de ce qui est tenté ici (dans ce « Journal », sur ce blog), et qui peut-être se dégage peu à peu, au fil des entrées. Un ami, récemment, m’a demandé de caractériser ce que je fais. Essayons. Il me semble qu’une certaine position (ou pratique), d’écriture et de pensée, progressivement se précise, de façon négative. En quoi négative ? En ceci que, parfois, arrivent sous ma plume (c’est-à-dire sur mon clavier) des phrases ou des paragraphes, surgis naturellement, que je suis conduit à supprimer, par une sorte de réflexe, irraisonné sur le moment. Il peut s’agir de développements entiers. Pourquoi ces suppressions, et que me laissent-elles apparaître, comme traits de ce que je conserve ?

Je rature la plus grande part de ce qui prend une allure polémique. Pourtant, elle (la polémique) me vient spontanément. Sur le champ ou presque, je sens que ce n’est pas le ton, le style ici. Non que je condamne la polémique en général – il faudrait savoir laquelle – mais son intrusion infléchit, d’une façon qui me déplaît, ce que je tente dans ces pages. J’y vois deux raisons. D’abord, j’essaie de ne pas me couper, a priori, de lecteurs qui pourraient apprécier, ou approuver, ce que la polémique attaque. Je ne m’interdis certes pas de manifester mes désaccords, avec des énoncés, des manières, des pensées. Au contraire : j’essaie évidemment de construire une alternative à des orientations que je rencontre et désapprouve. Mais je ne veux pas leur faire la guerre : polemos désigne le conflit armé. Je souhaite débattre, marquer une différence, ouvrir si possible une autre voie. Pourquoi ? Parce que je voudrais, potentiellement au moins, ou a priori, me situer comme parlant à tous. Non pas du point de vue du nombre : ce blog est une petite expérience, menée avec des moyens artisanaux. Mais du point de vue de l’adresse : personne, serait-il ou elle le plus opposé à ce que je dis, et à ce que je signifie, n’est à mes yeux exclu a priori  de l’espace de l’interlocution. Bien sûr, la communication se coupe sans doute, par le jeu de références (Marx), de manières d’être, de parti-pris (l’anti-racisme résolu, ou d’autres). Mais j’aimerais ne pas trancher moi-même la coupure, et laisser, toujours et pour ce qui me concerne, la voie ouverte à l’échange avec quiconque. Sous son allure naïve, cette hypothèse est à mes yeux une position, éthique et politique, de première importance. Je vois bien qu’elle peut paraître d’un simplisme extrême. Peut-être me fera-t-on le crédit de concevoir que je n’ignore pas les objections, l’apparent ridicule de cet irénisme, et que la chose est un peu moins niaise qu’elle n’en a l’air. Nous y reviendrons, assurément.

La seconde raison à ce refus de la polémique est symétrique de celle-ci. Je ne souhaite, en aucune façon, renforcer – a priori, là encore – l’effet d’identification avec des lecteurs qui se retrouveraient, par le fait de la polémique, en accord présupposé avec ce que je propose. Evidemment je suis content si certains m’approuvent, entendent résonner leurs préoccupations dans ce que j’écris, éprouvent de l’intérêt pour telle ou telle hypothèse. Bien sûr. Lorsque des visiteurs du site m’écrivent pour manifester leur contentement, j’en suis très touché. Mais je voudrais éviter que cela fonctionne par identification a priori à une sorte de camp dans un conflit. Untel écrit des propos que je déplore. J’écris : Untel est un âne. Un lecteur pense qu’Untel est très déplaisant. Il se trouve satisfait que je l’attaque, avec méchanceté. Du coup, il se retrouve avec moi dans le camp qu’à la minute j’incarne. Et il est gratifié par cette identification commune. C’est ce processus que je voudrais éconduire – même si à l’évidence je n’y parviens pas toujours. Parce qu’il porte à ignorer l’argumentation, la marche de la pensée ou de la phrase, au profit de l’effet d’image et d’appartenance. Je souhaite me tenir à distance de cela – quand je le peux, si je le peux. J’aime beaucoup certains grands polémistes – Marx par exemple qui, comme on dit, souvent n’y allait pas de main morte. Ou Bernanos. Mais cette époque n’est plus la nôtre. Les temps ont changé. La dénonciation est devenue si fréquente que, de façon toute pratique, je crois ressentir que ce n’est plus de cela que nous avons besoin. (Bien sûr, écrivant ces lignes-ci, je parais dénoncer une certaine façon de faire, etc. Je sais, je sais. N’empêche.)

Il existe une autre position d’écriture, voisine de la précédente, que je voudrais esquiver aussi, contourner, éviter si possible. C’est l’attitude qui consiste à présupposer que tout le monde, jusqu’au moment où je m’exprime, s’est trompé sur la même question. Il est naturel, et légitime, lorsqu’on manifeste une opinion ou une idée, de la formuler par différence, d’essayer de la distinguer d’autres points de vue très proches. C’est une opération salutaire de la pensée. Mais elle ne doit pas conduire à jeter complaisamment l’opprobre sur tous les points de vue antérieurs, en se considérant, par ce fait même, comme meilleur, ou ailleurs. Surtout, c’est là le point principal, cette éthique de la pensée doit mener à reconnaître ses dettes, aussi souvent qu’on le peut. D’autres ont pensé avant nous, des choses toutes proches ou lointaines, qui nous ont aidés à dégager ou à construire nos réflexions. Il faut le dire. Le dire en général, en essayant de ne pas se parer d’une originalité fictive, ou bien, mieux encore, en désignant nommément ceux ou celles grâce à qui on a pu tenter de penser ce que l’on avance. L’ingratitude m’afflige – en particulier la mienne, lorsqu’elle se glisse, plus d’une fois, dans mes oublis ou mes appropriations indues. Du coup, si je résume : éviter les formules blessantes, le plaisir de peiner. Eviter l’auto-valorisation, tenter de caractériser ce qu’on doit. Ne pas oublier que la pensée critique, comme l’a écrit Derrida (dans Spectres de Marx[1]) est toujours auto-critique, et qu’il n’est pas de critique qui vaille si elle ne tente de se produire (aussi, sans autoflagellation ni narcissisme sacrificiel) comme critique de soi.

Enfin, il s’agit, et c’est bien le plus difficile, de tenter de pratiquer une pensée positive. Je l’ai écrit ailleurs : le temps de la violence critique me semble aujourd’hui, paradoxalement, derrière nous[2][2]. Mais comment ? – peut-on dire, il y a tant de choses à critiquer, à mettre en cause. Le monde va si mal. Assurément, c’est un sentiment partagé, que bien des fois j’éprouve, comme tous. Mais devant les douleurs et les rages, il me semble nécessaire d’explorer trois hypothèses, simultanément. 1) La dénonciation de l’état du monde comme désastre est si commune qu’il faut tenter de déceler, dans ce qui existe, plutôt les forces constructives, les signes d’avenir positif, que rajouter une voix au lamento général. Les médias du capitalisme ont fait d’un certain catastrophisme leur tonalité majeure : c’est incontestable, non ? Il n’y a plus beaucoup de chantres de l’ordre existant pour prétendre que tout va bien, n’est-ce pas ? Alors, tentons de débusquer, sous ce spectacle, les forces vivantes qui travaillent. Cela me paraît une responsabilité majeure du moment. 2) Lorsque la critique s’avère nécessaire, et elle l’est souvent, il lui faut peut-être explorer la voie d’une certaine non-violence critique. Au sens où, à certains moments, Gandhi ou d’autres militants non-violents ont tenté de la mettre en œuvre. Cela signifie : souhaiter que la violence si brutale de l’état du monde ne nous domine pas sans partage, au point de nous forcer à la reproduire dans notre critique. Et plutôt : tenter de nous laver, de nous dégager de cette violence que l’ordre capitaliste nous impose, non pas en prétendant la retourner contre lui, mais au contraire en inventant, à chaque pas, des protocoles concrets de critique de la violence et d’émancipation par rapport à elle. Condition, à mes yeux, de la production du nouveau. 3) Du coup, l’injonction à entendre serait : prendre le risque de l’élaboration positive. La tâche principale n’est plus de montrer l’impuissance ou la crise : cela s’étale, sans cesse, partout. Il faut, d’une part bien sûr, tenter d’en approfondir l’analyse, au delà des lieux communs ou des évidences trop simples. Et surtout, notre responsabilité est maintenant de tenter d’imaginer, de penser, de construire, des hypothèses pour une vie commune qui pourrait s’élaborer positivement, pour les visées d’un bien partagé. La critique des illusions dangereuses – soit, c’est fait maintenant. C’est un acquis – et parfois un cliché. Il est devenu nécessaire de se demander, à nouveau, comment pourrait s’organiser une vie planétaire bénéfique. Au niveau global comme au plan local : de la plus petite initiative à la vue la plus large.

Délaisser le négatif. Ce que je n’ai pas fait ici, polémiquant contre la polémique. Mais, bon, c’est une sorte de parenthèse.

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PS. A ces différentes exigences, on pourrait ajouter le choix d’une certaine inactualité – avec une résonance nietzschéenne dans ce terme. C’est-à-dire : le parti-pris de ne pas répondre aux convocations de l’actualité supposée, surtout dans son filtrage par les grands médias capitalistes. Si une crise se présente, avec son urgence réelle ou proclamée, refuser de se joindre aux clameurs d’un instant, et tenter de n’y venir que lorsqu’elle s’est, en apparence au moins, un peu éloignée, en faisant preuve de fidélité à son interpellation.

[1] J. Derrida, Spectres de Marx, Galilée 1993, p. 145.

[2] D.G., Après la Révolution, Belin, 2003, p. 88.