Entreprises

20.02.16

Décidément, les « intentions » sont faites pour être dépavées. Le 13 février, j’annonçais mon projet de ne pas évoquer de faits directement personnels – ce que j’ai démenti le 16. En vérité je voulais dire : ne pas faire la chronique, à la manière du journal intime, des faits et gestes de mes journées, et à cette résolution j’entends plutôt me tenir. Je réaffirmais aussi mon parti-pris d’inactualité. Voici que j’y déroge aussi sec, en prélevant (de mémoire) une phrase de l’entretien de François Hollande, hier, sur France Inter : « Qui crée des emplois ? Ce sont les entreprises ! ». Il est vrai que je ne le fais pas pour commenter la politique du jour. C’est plutôt pour m’attarder, un instant, sur cette opinion, très répandue : ce sont les entreprises qui créent les emplois. Je me propose de la mettre en perspective, à partir de trois considérations.

1) Cette affirmation me semble simultanément « vraie » (sur un certain plan, auquel je vais venir) et très contestable. Ce qui crée des « emplois » – disons : des possibilités de travail et de rémunérations – me paraît plutôt être un désir social, lorsqu’il croise une créativité, sociale elle aussi. Pourquoi « désir », plutôt que demande ? En effet, j’aurais pu écrire : une certaine demande sociale. Mais une « demande », comme son nom l’indique, est censée se présenter comme formulée, entrée dans le langage explicite, et donc, en un sens, dans la pensée supposée consciente. Alors qu’un désir social peut être plus latent, informulé, inexplicite, ce qui ne l’empêche pas d’être réel. Trouver ou rencontrer un désir social en créant une activité qui y réponde, c’est alors le faire apparaître, lui permettre de devenir visible, ce qu’il n’était pas nécessairement avant que cette activité s’engage. La distinction est semblable pour la créativité : on pourrait dire qu’une « offre » doit naître, en écho à cette demande. Mais la créativité, comme son nom l’indique aussi, doit faire émerger cette offre, la produire. La créativité, ou inventivité, sociales, ont donc pour caractéristique de constituer une possibilité qui n’était pas apparente, ni visible. De la faire naître, à partir d’un champ où elle pouvait rester tout à fait muette, extérieure à la conscience sociale de son advenue possible. Au fond, cette dualité (créativité / désir) correspond au couple que proposait Machiavel pour la venue du Prince en politique : la rencontre de la fortune et de la vertu. La fortune est la circonstance extérieure, ce qui se présente au dehors, alors que la vertu est la dimension intérieure, la force ou l’élan de celui qui la porte. Il faut, selon Machiavel, la rencontre de l’une avec l’autre pour qu’émerge un Prince – une véritable politique. De même, il faut qu’une créativité sociale rencontre un désir social pour que puissent apparaître de nouveaux travaux et de nouvelles rémunérations (des créations d’emplois).

2) Mais, pourra-t-on dire, ceci reste général et, en un sens, abstrait. Dans la vie effective, pour que cette possibilité prenne corps, il faut des unités concrètes, des rassemblements d’énergies pratiques : des entreprises. C’est sans doute exact : il faut que cette créativité sociale, et la possibilité de répondre à ce désir, s’expriment dans l’activité d’un ensemble de vivants, dans une communauté de travail humain, dans un groupe social donné. Mais alors, c’est bien ce groupe social, cette communauté de travail, qui crée « des emplois » – travail et possibilités de rémunération. Ce groupe est composé en majorité de travailleurs (de même qu’il faut aussi, parfois – pas toujours – des rassemblements, des « associations » par exemple, qui expriment un désir social et le manifestent), ou de coopérateurs en tous genres, réunis pour lui donner une existence pratique. En ce sens, les « entreprises » sont constituées par l’ensemble des gens qui y coopèrent, qui y travaillent : ce sont des travailleurs ainsi qui créent du travail, des employés qui créent des emplois. Et non pas des « entreprises ». C’est alors mon tour de dire que le mot « entreprise » me semble un peu abstrait, abstrait du réel et de son effectivité concrète. Ceux qui peuvent créer les possibilités de travail, ce sont ceux qui, par leur travail, donnent corps à une certaine créativité sociale, à une certaine inventivité collective qui ouvre de nouveaux possibles.

3) Venons-en, alors, à l’ambiguïté principale. Pourquoi ma réticence, que le lecteur aura sentie, à dénommer ces groupes « entreprises » ? Parce que, dans l’opinion aujourd’hui la plus répandue – et en tout cas dominante, au sens strict de ce mot – « l’entreprise » est censément personnalisée par « l’entrepreneur », c’est-à-dire par le possesseur, le patron. Il est un fait que l’ancien CNPF (Centre national du patronat français) s’est renommé MEDEF (Mouvement des entreprises de France) – et que ce mouvement est un rassemblement de détenteurs de propriété et d’autorité, de patrons. Lorsque le président de la République s’exclame : « Qui crée des emplois ? Ce sont les entreprises ! », il y a lieu de craindre qu’il veuille sous-entendre : qui crée des emplois ? les patrons. Cette équivoque (si on veut l’appeler ainsi, mais en un sens elle est très claire) est presque déjà contenue dans le mot, ou dans l’acception qu’on lui donne le plus souvent. « Entreprise » désigne le fait d’entreprendre. Entreprendre signifie l’action de commencer, de lancer, de mettre en route. Et que faut-il pour entreprendre une action, sur ce terrain : il faut, dira-t-on, des idées ou des capacités créatives, inventives. C’est certain. Il faut aussi de l’argent, pour pouvoir créer l’entreprise ou l’activité qui la développe. Or, ces deux capacités sont distinctes. Elles peuvent assurément être logées dans la même personne : il est tout à fait possible que quelqu’un soit détenteur d’argent et de capacité d’invention. Mais cette fusion n’est pas du tout nécessaire : on peut avoir des idées et pas d’argent. Si j’ai l’idée de créer une nouvelle activité, et pas d’argent pour créer l’entreprise ou mettre en route son action, je peux chercher de l’argent auprès des détenteurs d’argent, en allant expliquer mon idée. Auprès de banques, ou de mécènes, etc. Si quelqu’un (on remarquera que je ne mets pas cette hypothèse à la première personne) a de l’argent et veut l’employer, il ou elle peut se mettre en quête de lanceurs d’idées. Dans ce dernier cas, les « créatifs » peuvent devenir des employés – or je ne vois pas de cas où les créatifs prennent pour employés des possesseurs d’argent. Les « entreprises », au sens courant du terme, sont donc en dernier ressort articulées à la possession de l’argent nécessaire à leur mise en route. Et les « entrepreneurs » sont donc les détenteurs de cet argent, les possesseurs du capital – les capitalistes.

C’est pourquoi, s’il est vrai que les « entreprises » sont des groupes sociaux ou humains qui créent des possibilités de travail ou de rémunération, la formulation employée par le président de la République, comme par beaucoup d’autres aujourd’hui, masque une question essentielle, cruciale : qui détient le pouvoir de décision dans ce groupe social ? Il me semble qu’il faut répondre : le pouvoir de décision appartient aux possesseurs de l’argent qui a été ou qui est nécessaire à la mise en route de l’activité – et donc aux détenteurs de la propriété de l’entreprise, c’est-à-dire de son capital. Ce que masque le mot d’ « entreprise » – en le révélant obscurément – c’est la question de la propriété du capital. La phrase du président de la République risque bien d’équivaloir à cette affirmation : qui crée des emplois ? ce sont les capitalistes.

On devine que je ne peux pas souscrire à cette dernière conception. Dans le groupe humain constitué par ce qu’on appelle entreprise, il me paraît faux que ce soit le capital qui soit créatif. La créativité sociale appartient, à mes yeux, foncièrement, aux inventeurs et aux travailleurs – et je répète qu’il n’est pas exclu qu’un capitaliste soit aussi créatif, mais ce n’est pas en tant que propriétaire du capital –, de même que le désir social est logé dans les profondeurs de la vie collective, de la vie des vivants et de leur histoire. Il se trouve que, dans le moment historique que nous traversons, le « rapport de forces » (politique, idéologique) entre possesseurs et inventeurs (ou travailleurs) est très défavorable à ces derniers. C’est pourquoi l’idéologie la plus courante peut affirmer, sans être le plus souvent démentie, que ce sont les « entreprises » – et donc, par sous-entendu, les entrepreneurs, et donc le plus souvent les détenteurs de la propriété du capital – qui seraient les créateurs d’emplois. Dans ce domaine comme dans beaucoup d’autres, il me paraît nécessaire de faire apparaître ce renversement de la pratique (concrète, effective) et de la vie des vivants.