Blanche et Reine

Mon grand-père, Léon Guenoun, était l’aîné de onze enfants. Son premier fils (mon père) a grandi auprès de sa mère, le couple ayant divorcé avec dureté. Du coup, l’enfant est resté longtemps éloigné du monde paternel. Je crois que le contact s’est renoué dans les années quarante, sous les graves secousses du temps [1]. Quand j’étais enfant à mon tour, nous voyions régulièrement le grand-père et ses proches, même s’il régnait là, pour nous, une familiarité moins spontanée qu’avec la grand-mère, les deux camps du divorce continuant de se faire face. Parmi les frères et sœurs de l’aïeul, figuraient plusieurs hommes, robustes et aux voix sonnantes, et quatre sœurs. L’une d’elles dite Ninette, à peine aperçue une fois. L’autre, Fortune, plus souvent croisée. Et deux célibataires, qu’on associait toujours, Blanche et Reine.

L’usage de certaines familles juives était d’éviter les prénoms de saints, qui sonnaient trop catholiques. Surtout pour les filles. J’ai ainsi vu fleurir des Violette, des Précieuse, dont les prénoms accolés aux patronymes judéo-arabes donnaient des alliages piquants. Parfois fleurs, parfois vertus, parfois faveurs du sort (Fortune), ou simples qualités, royales ou chromatiques. Blanche et Reine semblaient avoir toujours vécu côte à côte. Formant ainsi un de ces couples qui peuplaient l’enfance : Liliane et Jo, Sylvain et Précieuse, Mimile et Cécile. Pourquoi jamais mariées, je l’ignore. Leurs silhouettes étaient toujours doublées l’une par l’autre. Or, Reine était corpulente, le visage marqué, des mains épaisses. Une de mes cousines me rappelle qu’elle était réputée bonne cuisinière. Pour je ne sais quelle raison, les deux femmes vivaient chez Fortune, dont la situation était stable, travail, époux, enfants, et un appartement vaste, comme à Oran ce n’était pas rare. Reine y faisait la cuisine, avec un talent reconnu. Et en effet je me rappelle vaguement cette réputation. Ma cousine se souvient que Reine avait de l’eczéma aux mains. Blanche dessine un souvenir tout à l’opposé. Extrêmement mince, longiligne. Petite, comme sa sœur, aussi fluette que l’autre enveloppée. Longue face tombante. Toujours jointes, elles formaient un de ces doublons qui peuplent l’imaginaire, comme Pickwick avec Snodgrass, sur la couverture de la vieille collection cartonnée. Laurel avec Hardy, en femmes. Je ne sais pas à quoi s’occupait Blanche. Mais je revois très bien son long visage osseux, et son sourire aux lèvres charnues, typique des Guenoun de cette série. Elle flottait dans une robe grise, de la texture râpeuse d’un tablier. Rayonnant d’une certaine douceur, quand Reine me reste plus lointaine. Cette marque positive tient sans doute au petit épisode que voici.

Un jour, dans je ne sais quel contexte, Blanche était en conversation avec moi. Il me semble que nous nous tenions près d’un balcon de l’appartement de Fortune. Ou d’une fenêtre. Que faisaient les autres, pendant qu’elle me prenait ainsi à part ? Plus aucun souvenir. Nous n’étions pas familiers, ce n’était pas une proche, comme tel autre grand-père, parrain ou telle grand-mère plus intimes, ou à qui j’étais parfois confié pour des absences parentales. Rien de semblable avec Blanche, que je connaissais à peine. Je ne devais pas être bien grand. Sept ou huit ans ? C’est très imprécis. Toujours est-il qu’elle me déclara avec fermeté : « Un jour, tu seras président de la république. » Je pris l’annonce comme positive. Mais je dus m’en ouvrir le soir même aux parents, pour vérifier. Pourquoi cette prédiction ? J’étais plutôt très bon élève. Mais enfin, ça ne suffit pas : il y a nettement plus de bons élèves que de futurs présidents. Elle paraissait sûre de son fait. Non pas : tu es capable de, ni : tu pourrais. Non : tu seras. La prédiction s’est marquée dans ma mémoire. Au point que, de Blanche, je ne retiens pas grand-chose d’autre.

Nous les appelions Tata Blanche, Tata Reine, comme il y avait des Tata Liliane ou Tata Mireille. Du côté de ma maman, dans une ambiance différente, on disait plutôt Tante Clara, Tante Lina. Oncle Joseph. La famille de ma mère était un peu moins populaire. Ou l’est devenue plus tard : Tata Paulette ou Tonton Georges marquaient la génération suivante. Pour les grands-oncles et grands-tantes (sic), le grade était plus solennel, moins enfantin.  Je n’y pensais pas à l’époque. Je m’en suis avisé récemment.

Bref, chère Tata Blanche, allant sur mes soixante-treize ans, je crains de te décevoir, et de démentir ton augure. Mais j’y vois la conviction très forte, partagée par vous qui après tout n’étiez pas français depuis bien longtemps, que la République, puisqu’il s’agissait d’elle, était ouverte, que rien n’y était interdit, même à un enfant juif, d’Algérie, de milieu simple et largement arabophone, sans pedigree ni ascendance, fils et petit-fils d’instituteurs et d’institutrices – pour la part élevée de la famille. Cette croyance me touche. Évidemment, quant à l’enfant que j’étais, elle me flatte. Mais pour la République, elle m’atteint au cœur. Ces humains vivaient une histoire dégagée. L’horizon s’était sans doute désencombré avec la fin de la guerre, la mise au rancart des fureurs vichystes et nazies. Mais tout de même, au chapitre de l’espoir social, leur confiance était sans borne.

Et si la perspective présidentielle s’éloigne, il me reste quelque chose de leur confiance reine, de leur foi blanche.

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[1]J’ai raconté ces événements dans Un sémite (Circé, 2003), trad. angl. A Semite, A Memoir of Algeria, Columbia University Press, 2014.