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J’entreprends, à partir d’aujourd’hui, la publication sur le « Journal public » de 17 notes de travail provisoires, qui s’avancent à partir de questions de théologie, et d’un point de vue qui se veut non-théiste, Lire la suite

[2 août 2022. Les fragments ci-dessous ont été rédigés durant le printemps et l’été 2022, comme notes de travail en vue d’un éventuel ouvrage à venir. Ils sont, à ce jour, au nombre de 17. J’en entreprends la mise à disposition sur ce site, en publications successives. Le dispositif du « Journal public » leur convient – leur rédaction ayant été influencée par la forme des notes de ce journal, devenue un mode d’écriture depuis 2014. Je me permets de conseiller aux éventuels lecteurs et lectrices de les approcher dans leur ordre chronologique, qui correspond à l’ordre des numéros, et traduit une certaine suite dans les pensées.]

 

1.

L’univers a du sens [1].

Faut-il dire qu’il en « a » ? Le rapport de l’univers au sens est-il un avoir ? En préférant le verbe être (par exemple : « l’univers est le sens »), on unifie l’univers et le sens de l’univers, alors qu’il s’agit de maintenir leur difficile distinction. Ou plutôt : de maintenir l’écart entre une volonté de constater l’univers, en se tenant quitte de son sens, et un autre regard, ou une écoute, qui assument que l’univers n’est pas pensable sans le sens qu’il « a » – et qu’il faut donc bien prendre en compte ce sens distinctement du seul constat d’existence, au moins comme interrogation. L’univers est là, c’est certain. Mais, de plus, il manifeste du sens. Il serait possible de tourner la difficulté en envisageant plutôt des expressions comme : l’univers porte, ou est traversé par, du sens. Mais l’affirmation ainsi modifiée se complique et s’alourdit. Alors qu’elle voudrait bien s’avancer dans une certaine légèreté.

Il faut donc retenir la formule, en pointant, au passage, l’hypothèse que l’avoir n’ait pas pour seule modalité la possession, appropriative. Il est pensable d’avoir quelque chose sans pour autant le posséder, comme un capital. Par exemple dans l’expression française : il y a. Ce qu’« il y a » n’appartient pas nécessairement à un propriétaire. Dans l’univers, il y a du sens.

 

2.

Le fait qu’il y a du sens appelle l’interprétation. Interprétation du sens qu’il y a, et de ceci : il y en a.

 

3.

Qu’il y ait du sens dans l’univers peut s’interpréter sous le nom « Dieu ». Mais :

 – Cela ne s’interprète pas sous ce seul nom. Des recherches scientifiques s’en occupent, qui laissent souvent ce nom en suspens. Certains creusements de l’idée de « matière » explorent aussi cette interprétation. De façon satisfaisante ou non, ce n’est pas dit. Elles la considèrent, la fouillent.

 – Le nom « Dieu » ne fait pas qu’interpréter ceci qu’il y a du sens dans l’univers : simultanément, il l’obture, le voile. « Dieu » interprète du sens en l’obturant, en le voilant. Mais il faut distinguer : obturer et voiler ne s’équivalent pas. Obturer clôt une ouverture, cependant que voiler laisse apparaître quelque chose de ce qui s’agite, derrière. Le voile montre tout en cachant. Ainsi « Dieu » laisse deviner du sens dans l’univers. Cependant, alors que « Dieu » manifeste, au moins un peu, ce qui est caché par son nom, c’est l’interprétation que simultanément il en obture. Dieu clôt l’appel à l’interprétation que lancent le sens, et ceci : il y en a. Ouvrir l’interprétation appelle à déposer (effacer, briser) le nom.

 – Le jeu entre voilement et obturation est historique. « Aujourd’hui », le voile s’épaissit, l’obturation prime. Du sens appelle à désobturer l’interprétation, à dé-voiler. Reste à envisager ce que veut dire « aujourd’hui ».

 

4.

Or, déterminer ce sens comme sens est la voie pour ne pas se satisfaire de sa nomination (de sa capture, de son détournement) comme (un) dieu, ou comme Dieu. Quelqu’un a déjà proposé un tel déplacement, dans ce but.

C’est l’auteur du « Prologue » de l’Évangile de Jean. L’auteur, l’autrice, singulier ou plurielles, on ne sait. Dans son verset 1, « Au commencement était le logos », le terme logos est très difficile à traduire. On a pu choisir parole [2], ou raison [3], ou d’autres formules. Mais dans ce contexte, et en dehors de toute prétention philologique, le mot « sens » n’est pas plus mauvais qu’un autre [4]. Par exemple, il n’est pas plus décalé que verbe, qui a été traditionnel [5].

Ce qui est surprenant dans ce verset, c’est le fait de poser « le logos » au commencement. Car, au commencement, l’habitude serait plutôt de situer quelque chose comme un chaos, aux prises avec un dieu, ou Dieu [6]. C’est précisément ce que cette proposition évite. Quelle que soit la traduction, il est très singulier de lire, par exemple : au commencement était le parler. Ou la parole (et non pas le parleur, le discours et non pas son émetteur éventuel). Retenons donc, pour la suite de notre écoute, la formule qui fait réentendre cette surprise : au commencement était le sens.

Le sens de quoi ? La difficulté paraît vive, puisque si le sens « était » au commencement, il était donc préalablement à tout être dont il pouvait être le sens. Le caractère extraordinaire de cet énoncé consiste à poser le sens (ou le logos, ou la parole, ou le verbe) préalablement à tout autre « donné » dont il serait le sens. Là est l’étrangeté, l’obstacle. Et là peut-être la ressource de ce stupéfiant passage. Car, dans notre compréhension ordinaire, le sens est dérivé, ou second, par rapport à ce dont il est le sens. Il y a les êtres, les choses, ou ce qu’on voudra, et il y a leur sens, en quelque sorte ensuite, de façon seconde. Au mieux, comme Deleuze n’a cessé de le chercher à partir des stoïciens [7], le sens est au bord de l’être ou des choses, à leur surface, il les longe et les double. Ici, tout au contraire, il est avant tout existant ou tout étant dont il pourrait être l’attribut.

Le ou les rédacteurs ou rédactrices ont eu conscience de cette difficulté. Ils ont immédiatement fait suivre cette affirmation d’une autre, qui la modifie ou la déplace : le sens était auprès de Dieu [8]. Nous voilà rassurés, et établis dans un espace qui nous est plus familier. Si le sens est auprès de Dieu, c’est que Dieu est là, près de lui, son contemporain. L’effet de l’antériorité chronologique contenue dans la phrase précédente est corrigé. Il nous reste désormais un existant, Dieu, quel que soit le mode de son existence, et un sens qui le côtoie et le double. Le sens et l’être sont bien parallèles, comme le veut la conscience commune (quoi qu’il soit tout de même assez étrange que le sens soit « auprès » de Dieu, sans eu rien n’indique un rapport d’émanation de l’un à l’autre, ni même un rapport tout court, excepté cette proximité). Soit. Reste l’étrangeté de la juxtaposition de ces deux formules, dont la seconde semble corriger la première : 1. Le sens est avant tout, avant l’être – extrêmement difficile à penser, et 2. Le sens est avec l’être, ce qui repose. Mais pourquoi donc avoir conservé les deux, et leur succession ?

Et voici qu’une troisième formulation vient encore tout brouiller, ou bien tout éclairer, et tout secouer en tout cas : « le sens était Dieu ». Cette manière de dire nous occupera beaucoup. Le sens, c’est « Dieu », tout simplement. Dieu, c’est le sens. Or, un tel écrasement d’un mot sur l’autre est facile à écrire, mais bien plus complexe à articuler, et on comprend alors la raison, peut-être, de cette juxtaposition, de ce vacillement entre des énoncés successifs, dont chacun semble en partie nier le précédent. 1. Le sens est d’abord. 2. Le sens est à côté de Dieu. 3. Le sens, c’est Dieu. Donc, « Dieu » et le sens désignent une seule et même chose, et pourtant nous ne pouvons pas nous dispenser de leur distinction. Le sens fait appel à ce dont il est le sens, ou à ce qui le produit comme sens. Et néanmoins ce côtoiement ou cette origine ne peuvent pas être séparés du sens lui-même. Le sens et l’être sont à penser ensemble. Le sens, c’est le sens de l’être ; l’être, c’est le sens de l’être. Être et sens : le même.

Si nous nous contentions de cette assimilation, de cet écrasement du sens sur l’être et inversement, nous courrions le grand risque de considérer que le sens de l’être, c’est l’être. Et que donc, être sensé revient à être. C’est le danger de l’immanentisme. Il y a ce qu’il y a, et il n’y a pas d’autre sens à chercher que cet « il y a » lui-même. Mais le danger inverse existe aussi : le sens de l’être, c’est le sens. Il n’y a que le sens, qui pourrait alors être pensé séparément de ce à quoi il donne sens. Eh bien non, il faudra nous y faire, il y a l’être et le sens, ils sont auprès l’un de l’autre, et pourtant ils son co-essentiels, un seul et même être, un seul et même sens. Débrouillez-vous.

Si le sens de l’être, c’était le sens, seul, posé dans son autonomie absolue (c’est ce qu’on désigne comme idéalisme) le risque serait grand qu’il soit quitte de l’existence des choses et des êtres, de leur effectivité matérielle, corporelle. Si le sens de l’être (ou l’être du sens) c’était l’être, il y aurait le risque aigu de consentir à l’être comme être, sans que soit possible son interrogation. Alors, comment comprendre, comment penser, cet écart entre l’être et le sens, qui se pose dans leur entretissage indissociable ? De mon point de vue, aujourd’hui la différence entre l’être et le sens de l’être peut être approchée par un mot, qui résiste à ses usages et à son usure : foi. La foi engage et considère ceci qu’il y a du sens de ce qu’il y a, et pas seulement son il y a. Foi veut dire : il y a ce qu’il y a, mais ce n’est pas pensable sans le sens de ce qu’il y a.

Les auteurs-autrices de l’évangile de Jean continuent, immédiatement après ces formules vertigineuses du premier verset : Elle (il s’agit de la Parole, dans la traduction de la Nouvelle Bible Segond) « était au commencement auprès de Dieu. » C’est la reprise, à l’identique, de ce qui a déjà été formulé dans la deuxième phrase, juste au-dessus, juste avant l’identité d’essence entre la Parole et Dieu. Si le sens est Dieu, on ne peut pas supprimer un des termes en disant Dieu était auprès de Dieu. Il faut nommer cet écartement interne, qui s’appelle ici la Parole, le parler, le sens. Et puis le texte poursuit : « Tout est venu à l’existence par elle, et rien n’est venu à l’existence sans elle ». Voyons-y deux déplacements/renforcements de première importance : tout ce qu’il y a est doté de sens, il n’y a rien qu’il y ait sans le sens de ce qu’il y a. Il n’y a pas d’existence nue, insensée, quoique le mot « nu » soit ici malvenu, parce que la nudité de ce qu’il y a est peut-être exactement cela, son sens, sa dotation de sens, sa sensation. Mais aussi : cette indissociabilité de l’existence et du sens est une venue. Un processus, un devenir. Ce n’est pas une dotation simple, il n’y a pas ce qu’il y a comme étant tout bonnement, mais ce qu’il y a vient à l’existence par le sens et comme sensé. La venue à l’existence n’est pensable que comme sensation.

(Le mot sensation est ici employé de façon un peu forcée, ou avec une légère inflexion néologique. De même que la fixation est le devenir-fixe de ce qui est fixe, ou la matérialisation le devenir-matériel, la sécularisation le devenir-séculier, la particularisation le devenir-particulier, on pourrait tenter d’entendre ici la sensation comme le devenir sens du sensé, le devenir sensé de ce qu’il y a.)

La venue à l’existence n’est pensable que comme devenir-sensé. Or : « ce qui est venu à l’existence en elle [9] était vie », je passe pour l’instant sur cette nouvelle mutation cardinale, l’articulation du sens avec le vivant, il faudra y revenir, « et la vie était la lumière des humains ». Il y a là une chaîne si intense, sens-vie-lumière-humanité, que je suis obligé de la laisser de côté pour le moment, mais cela ne pourra pas durer. Pourquoi la laissé-je à l’écart ? Pour remarquer ce qui la suit et qu’elle provoque : « La lumière brille dans les ténèbres, et les ténèbres n’ont pas pu la saisir » [10].

J’ai entendu plusieurs commentaires de cette formule, qui en particulier posaient une ambiguïté du verbe « saisir », dans cette version. D’une part, l’acception habituelle : les ténèbres n’ont pas compris la lumière, elles ne l’ont pas accueillie, elles l’ont refusée. Mais aussi : elles n’ont pas pu s’en emparer, elles n’ont pas pu l’agripper et la capturer de façon définitive. Quelque chose de la lumière leur échappe. Ce qui m’importe ici est que cela, sens (ou parole) – vie – lumière – humanité, ne s’impose pas de façon naturelle et nécessaire. Cela peut échapper à la saisie, compréhension ou capture. Il y a dans cet ensemble, que j’appelle ici provisoirement le sens, la possibilité de ne pas être reçu, ou accueilli. La différence entre ces deux possibilités, entre l’accueil et le refus, est exactement ce que désigne le mot : foi. Il y a l’être, et le sens. Ils sont indissociables. Et pourtant, ils peuvent être séparés ou liés. Leur lien, leur réception (leur logos), leur sens, le sens du sens et de l’être, et du sens de l’être ou de l’être du sens, est devant le regard ou l’écoute qu’on appelle : foi.

La foi vise ceci qu’il n’y a pas seulement de l’être, mais aussi du sens. La foi est foi en ceci : il y a du sens [11].

*

[1] (Début : 07.05.22).

[2] Bayard (Florence Delay, Alain Marchadour) ; Nouvelle Bible Segond (NBS) ; et beaucoup d’autres.

[3] Rarement utilisé dans ce cas, mais c’est pourtant une tradition philosophique fréquente du mot, pour la langue grecque ancienne.

[4] « Le logos » (Chouraqui) ; « Le parler » (Tresmontant).

[5] TOB ; Vulgate (verbum) ; et tant d’autres.

[6] Gn 1, 1-2 : « Au commencement Dieu créa le ciel et la terre. La terre était un chaos, elle était vide » (NBS) ; « Entête Elohîm créait les ciels et la terre, la terre était tohu-et-bohu » (Chouraqui).

[7] En particulier dans leur interprétation par V. Goldschmidt. Cf. G. Deleuze, Logique du sens, Éd. de Minuit, 1969.

[8] « La parole était auprès de Dieu », Jn 1, 1 (NBS).

[9] Dans la Parole, dans le sens.

[10] Tout ceci : Jn 1, 1-5.

[11] Cf. D.G., Trois soulèvements – Judaïsme, marxisme et la table mystique, Labor et Fides, 2019.

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A la suite des précédents Ecrits théoriques de jeunesse, voici le texte d’une communication présentée au deuxième colloque de Cluny (2-5 avril 1970), intitulé « Littérature et idéologies ».

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18.04.22

 

Il s’est produit, à la fin du XXème siècle, un événement extraordinaire. Il a été reconnu, mais pas assez analysé : la fin de l’Union soviétique et la mue de ses « satellites »[1]. Ou, dans l’ordre exact, la chute de ces régimes périphériques, suivie de celle du Centre. Lire la suite

En janvier 1969, à l’invitation de Jean-Luc Nancy et Philippe Lacoue-Labarthe, j’ai donné une conférence à l’université de Strasbourg, intitulée « Science et scientificité sur l’objet littéraire ». Je n’avais pas encore vingt-trois ans…

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Une intéressante recension de l’ouvrage Des Verticales dans l’horizon (Labor et Fides, 2018) a paru, sous la signature du professeur Cornelius Crowley, dans les Archives de sciences sociales des religions (n° 188, octobre-décembre 2019, Editions de l’EHESS). Lire la suite

Un atelier-séminaire (ou l’inverse), que j’anime, a lieu depuis ce jeudi 6 janvier, pour proposer une expérience de lecture du « Notre père ».

Les séances se déroulent le jeudi de 19h30 à 21h, aux dates suivantes :

6 et 20 janvier, 3 et 17 février, 10 et 24 mars, 7 et 21 avril.

Pour l’instant, elles se tiennent en visio-conférence, et pour y participer il suffit de demander le lien à l’adresse suivante : 

pasteur@foyerdelame.fr   

Je serais heureux de partager ces moments avec vous, si vous le souhaitez.