Lectures de Marx

30.06.14

J’ai relu il y a quelques mois, de façon attentive et suivie, les trois grands écrits politiques de Marx : Les luttes de classes en France, Le dix-huit brumaire de Louis-Napoléon Bonaparte, et La guerre civile en France, textes qu’on désigne souvent comme des ouvrages « historiques », parce que ce dont ils traitent (la révolution de 1848, la prise de pouvoir par Napoléon III, et la Commune) nous apparaît aujourd’hui comme une grande séquence de l’histoire. Mais il est frappant de noter qu’ils ont été écrits à chaud, pendant les événements, avant que ceux-ci aient été dénoués ou tranchés, et avec un souci de comprendre comment ils allaient ou pouvaient évoluer. Histoire donc, sans aucun doute, mais histoire en acte, « immédiate » (ce n’est pas le bon terme) – c’est-à-dire politique au plein sens du mot. On voit là l’inanité des considérations sur l’absence de pensée proprement politique dans l’œuvre de Marx, mais on voit aussi la raison de cette cécité : car ces écrits sont tout entiers consacrés à tenter de comprendre les luttes politiques en termes d’analyses de classes, et on suppose que la pensée « proprement politique » doit s’affranchir de ce critère pour accéder à une spécificité ou à une autonomie du politique comme tel. Alors que, à la pensée politique d’aujourd’hui, comme je vais tenter de le dire, c’est précisément une telle interprétation en termes de rapports sociaux qui fait cruellement défaut – et qui lui fait défaut, politiquement. Il est remarquable aussi que ces trois écrits témoignant de la pensée politique de Marx portent, tous trois, sur la France – alors que leur auteur ne manquait pas d’attention à la situation britannique, russe, ou allemande bien sûr, entre autres. Cela mériterait d’être plus attentivement questionné, au-delà de la simple conjoncture.

La recherche de Marx dans ces textes veut tenter de comprendre quels groupes, et quels intérêts sociaux, s’expriment dans les différentes tendances politiques qui s’affrontent. Une dimension de cette analyse me frappe particulièrement. Dans les mouvements révolutionnaires, qui aboutissent en 1848 à la chute de la Monarchie de Juillet, et dans les affrontements qui suivent jusqu’à l’établissement du second Empire, Marx voit s’opposer des tendances diverses : monarchistes « légitimistes », favorables à la lignée royale qui a précédé la révolution de 89, et qui a repris le pouvoir à la restauration de 1814-1815 ; monarchistes « orléanistes », partisans de la royauté de Louis-Philippe qui vient de tomber en 1848 ; bonapartistes, républicains modérés, républicains radicaux. Globalement, Marx interprète ces différentes tendances comme exprimant des intérêts de la bourgeoisie, classe montante. Il peut éprouver des sentiments politiques divers à l’égard des unes ou des autres, selon qu’il s’agit des orientations les plus farouchement réactionnaires (comme pour les légitimistes) ou autoritaires (comme chez les bonapartistes). Il peut montrer plus de sympathie pour les courants les plus favorables à l’instauration ou au maintien d’une république, et à son infléchissement dans un sens social. Il n’en reste pas moins qu’il conçoit toutes ces politiques comme bourgeoises dans leur dynamique profonde. Or, ce que je veux remarquer ici est que cette façon d’assigner des courants politiques très différents à une nature de classe commune n’empêche pas Marx de consacrer une énorme énergie à tenter de comprendre les raisons de leurs différences et de leurs oppositions. Les deux premiers grands écrits sont ainsi consacrés, presque intégralement, à l’analyse des intérêts sociaux différents qu’expriment les monarchistes s’ils sont légitimistes ou orléanistes, et des groupes sociaux distincts qui fondent les tendances politiques (bourgeoises) divergentes : républicanisme bourgeois, soutiens paysans ou même ouvriers à telle ou telle frange de la politique bourgeoise etc. Il s’agit d’interpréter le sens et la portée des conflits politiques entre différentes fractions de la bourgeoisie, et de comprendre leur nature sociale.

Je voudrais comparer, de façon un peu abrupte, cette richesse de pensée politique à ce qui m’apparaît comme le point aveugle de bien de nos analyses présentes. Avec deux exemples, déjà évoqués dans la note précédente. Premièrement, l’administration Obama. On considère, à mon avis de façon globalement juste, que cette administration exprime la vision politique d’un régime dominé par le grand capitalisme américain. A partir de là, on oscille entre deux positions souvent complémentaires : premièrement un discours qui consiste à dire que ce n’est pas bien. Donc qu’Obama fait de mauvaises choses. Et en second lieu, une interprétation qui assimile globalement sa politique à celle de ses adversaires républicains, du fait qu’il s’agit, pour l’une et l’autre, de servir les intérêts du capitalisme américain. On s’interdit alors de comprendre la nature profonde de l’opposition (féroce) qui oppose la droite ou l’extrême droite républicaine à l’administration démocrate. Ou bien on aborde cette opposition en termes de désapprobation plus ou moins complète des politiques préconisées ou menées. Une question, à mes yeux essentielle, reste totalement absente : quels intérêts différents, quelles forces sociales, s’expriment dans la lutte entre républicains et démocrates ? Nul doute que certains analystes y pensent, ou les étudient : mais ces éléments de réflexion restent discrets, peu apparents, par rapport à la double attitude qui consiste, d’une part à tenir les deux orientations comme interchangeables (ce qui est sans cesse démenti par la violence des oppositions), ou à s’en tenir à une condamnation plus ou moins graduée de l’une ou de l’autre. C’est la compréhension qui fait défaut.

Comme on l’imagine, je vois la même lacune, encore plus criante à mes yeux, dans l’attitude d’une part de la pensée critique à propos de la France. La France est un état capitaliste. Le gouvernement Hollande comme le gouvernement Sarkozy gèrent le capitalisme sans le remettre en cause. Il me paraît donc avéré que ces gouvernements agissent dans le sens de ce qu’ils considèrent comme une meilleure vision du capitalisme et de son avenir. De cette considération toute simple, trois conséquences découlent :

a) il faut tenter d’identifier les intérêts, les groupes sociaux qui s’expriment dans chacune des orientations modernes du capitalisme, au sein de l’état français. Puisqu’il y a différence politique, on doit postuler que cette différence manifeste les singularités divergentes de forces ou de compositions de forces, de groupes ou d’ensembles de groupes. Pour produire cette identification, l’ancien marxisme ne suffit pas : le capitalisme a traversé d’énormes évolutions, et même si l’on peut penser (je le pense) que la dénomination « capitalisme » est encore pertinente, il n’en reste pas moins que les différences sont colossales, entre le monde de la Monarchie de juillet et le nôtre. Il faut donc tenter de comprendre quelles dynamiques sociales se manifestent dans la vie politique, et en particulier quelles fractions, quelles tendances du capitalisme s’expriment dans sa gestion présente, celle du gouvernement Hollande en particulier.

b) car on ne peut éluder le conflit, par moments d’une grande violence, qui oppose deux tendances dans la gestion du capitalisme. Ici, je ne peux que redire ce que j’avançais plus haut à propos des USA : il est aussi stérile de considérer les deux gestions (de droite et de gauche) du capitalisme comme équivalentes (de tenir leurs différences pour nulles) que d’ignorer leur socle commun. Les politiques de Sarkozy et Hollande ont à la fois une nature commune, comme expressions des tendances fondamentales du capitalisme d’aujourd’hui, et aussi des différences considérables, qui se manifestent par une très vive tension dans la lutte pour le pouvoir. On se doit d’analyser cela, autant qu’on doit analyser ce qu’exprime, en profondeur, la montée des nouvelles extrêmes droites.

c) il faut donc en finir avec la lamentation sur la trahison et sur les erreurs. Il faut cesser de considérer que la gauche socialiste au pouvoir serait l’expression dévoyée, traîtresse, fourvoyée du « peuple », lequel serait par nature opposé à la gestion actuelle du capital. De ce point de vue, Hollande ne trahit rien ni personne : il exprime et suit, de façon sans doute cohérente (même si c’est avec peu de succès) une certaine orientation politique de l’intérêt qu’il exprime et tente de servir. Qu’il y soit habile ou maladroit est une tout autre question. La gestion Hollande n’est pas une erreur historique, qui viendrait par mégarde s’installer là où une bonne politique aurait dû prendre place. Ce genre de déplorations ne sert strictement à rien. Il faut revenir, en l’appliquant à une tout autre situation, à la finesse et à la complexité de l’analyse marxienne : la gestion du pouvoir actuel sert des intérêts qu’il faut décrypter, dans leur spécificité, et elle exprime plus ou moins adéquatement la position de groupes sociaux qu’il faut identifier et caractériser. C’est ce que fait, avec la grossièreté que l’on sait, une certaine droite en parlant des « bobos », et en affirmant que la gauche socialiste porte les valeurs et les intérêts d’une classe favorisée : cultivée, urbaine, modernisée, mondiale. Je ne dis pas que c’est vrai, mais qu’il faut produire une analyse affûtée de ce que ce pouvoir manifeste et met en jeu. Et c’est une analyse politique.

De très nombreuses questions restent alors en suspens, à supposer même qu’on avance dans ces éclaircissements (ce que je ne fais pas ici, pour l’instant), et en particulier celle-ci : quelles sont les forces sociales (ou : les sujets historiques) qui peuvent désormais s’opposer à cette double gestion, droitière et gauchère, du capitalisme ? Ou bien : quels pourraient être, dans nos réalités sociales, les groupes porteurs d’une éventuelle transformation ?