L’éloignement de l’esthétique

25.09.16

Il fut un temps où la morale apparaissait comme un carcan de directives étouffantes. Alors, pour beaucoup, le politique s’imposa comme discours critique, mise en question des illusions, et surtout comme voie d’émancipation réelle, partagée. Et puis la politique est entrée dans sa crise : une époque est venue où l’art a semblé la route noble, vivifiante. Pour deux raisons, parmi d’autres. D’abord, l’art prenait la relève du politique pour assumer la critique sévère du monde et des modes de vie usés. D’autre part, il s’affirmait comme puissance de vie, force d’expression et d’entrain des capacités de vivre, comme liberté. Ce double élan était, sans conteste, nécessaire et bienvenu. Dans le même mouvement, l’esthétique s’est constituée, de façon plus ou moins vivace, comme le discours adéquat à ce temps, où l’art s’affirmait comme chevalier (ou comme Christ [1]) des temps modernes. En affirmant son autonomie, l’esthétique sanctionnait conceptuellement l’indépendance acquise par rapport aux hégémonies antérieures, surtout morale et politique. L’art immoral ou amoral, et bientôt apolitique ou impolitique, sont ainsi devenus, peu à peu, les croyances communes, reprenant sans trop l’afficher le vieux slogan kitsch de l’art pour l’art. « Esthétique » est le nom du champ où se théorise cette valeur d’un art qui ne doit ses normes qu’à lui-même, auto-référent et auto-légitimé. Ce n’était pas le credo uniforme lors de la naissance de la discipline, mais celle-ci portait une logique interne qui a fait céder les croyances en un art ouvert, devant celles qui chantaient le fait artistique comme royaume onirique – et clos.

Or, les temps ont changé. Le dire est un poncif – même si ces jours-ci le changement est généralement imputé « au monde » plutôt qu’aux temps, car admettre le changement des temps suppose tout de même de reconnaître quelque chose comme une histoire [2]. Et une mutation s’annonce. La crise de la morale, puis de la politique, laissent apercevoir, non seulement leurs limites, mais surtout leur fonction. En effet, une chose est de considérer la caducité de certaines doctrines, ou de certains présupposés anciens, une tout autre est de jeter aux oubliettes tout comportement normatif, toute l’activité évaluatrice de la vie (qu’affirmait Nietzsche), au nom d’un « par delà le bien et le mal » sommaire et bâclé. L’immoralisme qui assimile toute idée du bien à une prescription autoritaire, répressive, est un écrasement sans pensée. Non seulement il est extérieur à toute conduite pratique pour quelque humain que ce soit (car pour vivre, travailler, aimer, élever des enfants, il faut bien évaluer ce qui est bon, préférable, souhaitable, juste et légitime), mais surtout cet immoralisme apparaît désormais comme jouant un jeu repérable – disons : comme idéologie. Car le nouvel ordonnancement du monde s’accommode très bien de cette morale congédiée. Plus : il la réclame, il la promeut. L’immoralisme ou amoralisme ne pourront bientôt plus passer, sinon pour quelques aveuglés volontaires, pour dotés de la moindre force contestatrice à l’égard de la régie qui organise (et désorganise) le cours des choses. Ils se révèlent progressivement, et irréversiblement, comme accompagnement très accommodant de l’état du monde tel qu’il est.

Que l’ordre (et le désordre) régnant veuille l’amoralisme comme son idéologie choyée, cela peut se voir de façon ouverte, ou contenue. Ouvertement, nous sommes inondés de récits et d’images qui annoncent que tout est soumis à l’immoralité la plus brutale, et que c’est inévitable. On célèbre rarement l’immoralisme comme vertu gidienne ou nietzschéenne – sauf dans quelques rites mondains. Mais globalement, la culture de masse le montre comme force qui règle le cours du monde, tableau et critère de ce qui est. L’immoralisme règne, voilà l’axiome. Et non pas comme un empire dont ont devrait secouer le joug – de toute façon c’est déclaré impossible – mais comme une loi de nature, et de culture, qui domine tout et partout, sans recours. De façon plus discrète, quelques images ou fables montrent l’immoralité vaincue. Mais c’est par un amoralisme symétrique (les crapules se trouvant exterminées par les vengeurs) et cela ne constitue qu’un dénouement, une pellicule de surface, qui ne changent pas le portrait d’un monde arrimé au cynisme et à la violence. Or, l’ordre régnant a besoin de cette immoralité saturante, occupant le cœur de tous. Car l’insupportable serait l’idée que la morale, le sentiment moral, l’impulsion ou l’élan moraux soient des puissances de vie, des forces intimes, des capacités de résistance et de soulèvement spontanés autant qu’instruits. L’ordre du monde (appelons-le par son nom : le capitalisme, le règne des marchandises et des images, des images-marchandises et des marchandises-images) ne tolère pas cette moralité spontanée, vive, saine, résistante et victorieuse : parce que si les vivants sont, du fond de leur vie, animés par cette éthique instinctive et cultivée, c’est son ordre qui se voit condamné sans recours. Pourquoi ? Pourquoi ce postulat ? Parce que le cœur de l’éthique est le sens de la justice, et que l’ordre capitaliste est fondé sur l’injustice la plus criarde et la plus dure. Si donc l’instinct moral est greffé au cœur des vivants, les jours du capitalisme triomphant sont comptés. « Tout état qui brille est sur son déclin », dit Rousseau [3]. Reconnaître l’éthique comme force vivante, spontanée autant qu’acquise, c’est pour le monde marchand et voyeur ratifier son acte de condamnation. On comprend qu’il s’emploie, avec tant d’énergie (aidé de quelques lettrés pleins de zèle) à disqualifier tout sentiment moral comme ridicule. Mais les temps ont changé : ça ne durera pas. C’est déjà trop long, insupportablement durable. Ça va finir.

Ayant employé une partie de ses forces à ridiculiser le goût moral de la vie et du bien, le capitalisme s’est jeté à l’assaut de l’idée politique. Toute politique, tout souci politique ou désir politique est taxé d’imbécillité : « les politiques » sont devenues la cible de toutes les flèches. Là encore, l’homogénéisation règne : on ne critique pas, de façon argumentée et instruite, telle politique, tel comportement politique (ou impolitique). Mais la politique, globalement et dans sa totalité. L’incrimination « des politiques » ou de « la classe politique » est un moyen commode pour ne pas poser la question des classes dirigeantes (précises, décrites, définies) dans le monde d’aujourd’hui : nationales et transnationales, économiques et sociétales, et politiques aussi bien sûr, par service et transfert des précédentes. La rage contre « les politiques » a donc trois fonctions, reconnaissables : a) par réduction, innocenter la domination réelle, et en particulier la richesse : on peut voir ainsi un « magnat de l’immobilier » et d’autres nantis se présenter en toute quiétude comme « anti-système » ; b) par écrasement, éviter la caractérisation, précise et argumentée, des politiques néfastes, au nom d’une impuissance politique générale ; c) par extension, transférer le discrédit de certaines conduites politiques sur le politique dans son ensemble (et donc disqualifier, par avance, tout projet d’une politique d’émancipation). Le haro sur la politique sert bien l’exploitation marchande. Oubliés tout projet libérateur, toute remise en cause de la propriété des moyens de production, le capitalisme peut faire tourner ses machines. Criez, criez contre la politique, les politiques, toute politique – pendant ce temps, les affaires continuent.

La survalorisation des arts comme autonomes, séparés, n’ayant à répondre de rien devant personne est le pendant culturel bien adapté à ce renoncement. Dans une formule célèbre, Walter Benjamin affirmait que le fascisme pratiquait une esthétisation de la politique (à quoi il souhaitait répondre par une politisation de l’art [4]). Aujourd’hui, ce que produit la culture dominatrice (dans ce domaine), c’est une esthétisation de l’art, c’est-à-dire une capture des arts dans le filet esthétique. Les arts qui conviennent au capital dominant répondent à quelques critères simples : d’abord, le mépris de la morale et de la politique ;  ensuite, le cynisme et le nihilisme : enfin l’art pour l’art, l’art n’ayant que l’art pour horizon – et l’affaire est entendue.

A l’opposé de cette esthétisation finissante, les arts, dont la pratique et la passion occupent légitimement certaines forces parmi les plus actives et les plus toniques de notre temps, peuvent se nourrir et se requinquer en s’alimentant à l’éthique spontanée et active, au désir de politique libératrice, au souci d’un monde affranchi de ses ignobles injustices. Les arts n’ont besoin ni de les proclamer, ni de les illustrer : simplement de les aimer, et ça ira [5].

 

[1] « L’Art, ce christ des temps modernes ». Aragon, Traité du style (1928), Gallimard, « Tel », 2000, p. 43.

[2] On se souvient de B. Dylan : « The Times they are A-Changin’ ». Mais c’était en 1964.

[3] Rousseau, Émile ou de l’éducation (1762), livre III, GF-Flammarion, éd. M. Launay, 1966, p. 252.

[4] W. Benjamin, « L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique » (version de 1939), trad. M. de Gandillac, W. Rochlitz et P. Rusch, in Œuvres III, Folio-essais, 2006, p. 316.

[5] Le mot ici vient sous ma plume. En effet, j’ai été conduit à prendre au sérieux l’expression « ça va » (cf. « Deux sens de l’un », 1994, in Livraison et délivrance, Belin 2009, pp. 229 et suiv.) Mais l’emploi au futur me demande de préciser que, malgré toute mon affection pour la Révolution française et son folklore, mon attachement inconditionnel à la non-violence et au refus de la mise à mort l’emporte sans hésiter, et que donc ma référence au « ça ira » ne me conduit pas à souscrire aux paroles du célèbre chant. Je ne peux entendre ni chanter « les aristocrates à la lanterne », ni « on les pendra ».