40ème anniversaire de “Po&sie”

Le 20 janvier 2018, a eu lieu à la Maison de la Poésie une réunion publique à l’occasion du 40ème anniversaire de la revue Po&sie, créée et dirigée par Michel Deguy. J’y ai prononcé une courte intervention, dont on trouvera le texte ci-dessous. 

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Quarantième anniversaire de la revue Po&sie

(Maison de la poésie, Paris, le 20/01/2018)

 

Lorsque Michel Deguy a proposé à quelques uns d’écrire, à l’occasion des quarante ans de la revue Po&sie, dans un numéro spécial consacré à l’Europe, – et pour éviter de redire, ou de délayer, ce que j’ai déjà formulé à ce propos dans des livres antérieurs – m’est venu le désir de porter attention à un sentiment personnel, intuitif. J’ai pensé au fait, après tout un peu surprenant, que l’idée, la rêverie, l’émotion européennes induisent chez moi quelque chose de passionné, de passionnel[1]. Tout, ou presque : les cultures européennes, les langues, les géographies, les usages, les manières, les pensées, les arts, les paysages – et les corps –, tout cela fait lever des élans qui ressortissent à la passion[2]. Pour mémoire, il me faut rappeler ici que je ne suis pas né en Europe, ni d’ascendance « européenne ». Je viens de la terre d’en face, après la mer, ce qui m’apparente à la princesse Europe, dont Hérodote s’étonnait, et s’inquiétait un peu, qu’elle pût donner son nom à une terre sans en être originaire[3]. À ce titre, l’Europe qui m’est familière me reste toujours un peu exotique.

En y pensant, l’impression m’est venue aussi, un peu fugitive mais très nette, que cet affect dont je parle est exactement celui éprouvé devant l’idée d’humanité. (Qu’on pourrait appeler, s’il était besoin d’un diminutif affectueux, l’Huma, tant il est remarquable que Jaurès – si c’était lui – ait choisi ce nom pour intituler le quotidien socialiste. C’était beau, tout de même.) L’humanité, ce n’est pas l’englobant, la globalité, le global. Pas plus d’ailleurs que ne l’est l’universel, qui n’équivaut pas à la globalisation. L’humanité n’apparaît pas d’en haut en regardant le tout, ou du dehors en considérant le globe, mais d’en bas, de tout près. L’humanité s’éprouve toujours à la frontière. C’est à la frontière qu’il faut faire preuve d’humanité. (Je me permets de rappeler à ce propos le colloque, et le livre qui l’a suivi, que j’ai coordonnés en 1992, et qui s’intitulaient l’un et l’autre : Penser l’Europe à ses frontières[4]. Frontières externes, et internes, bien sûr, tant il est vrai désormais que toute frontière externe se fait voir au dedans, là, au pied de notre immeuble.)[5]

Or l’humanité appelle à une déprise de la limitation européenne, de sa supposée continentalité. Et cela, non pas au sens d’une Europe étendue, généralisée, comme l’avaient engagée les colonisations. La dé-limitation que l’humanité demande à l’Europe l’appelle à se retirer de toute prétention à la mêmeté, c’est-à-dire, si les mots ont un sens, à s’absenter des projections de son identité. De sorte que si l’Europe aide à penser, et à faire advenir, l’humanité, comme elle l’a beaucoup fait – et comme cette parenté émotionnelle semble le suggérer – c’est grâce à sa capacité de s’excéder, de s’outrer, à sa puissance d’excès sur soi. C’est pourquoi, dans le texte remis à la revue, j’en suis venu à dire qu’après tout, en étant sincère, mon souhait me porte à désirer une Europe affirmée, et même forte, pour qu’elle puisse ainsi travailler à sa dissipation au sein d’une humanité toujours en excès sur soi, en dépassement d’elle-même. L’Europe s’affirme pour prétendre à son éclipse – en choisissant ce terme, je salue un grand film européen[6].

Ainsi s’éclaire peut-être la montée de la passion. Car une passion ne surgit que dans une affirmation et un effondrement de soi. L’épreuve de la passion dont il est ici question serait alors celle d’une désidentification positive, qu’on peut appeler chute ou perte, mais en y voyant le terrain d’une joie, d’une exultation – et d’une tâche.

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[1] D. G. « Pourquoi passionnément Européens ? », Po&sie, n° spécial 160-161, Trans-Europe-Éclairs, pp. 43-47, Belin, 2ème et 3ème trimestres 2017.

[2] En moi, mais pas seulement, bien sûr. Il faudra un jour faire une description attentive, et une analyse, de la façon dont des musiciens asiatiques interprètent la musique européenne, et très particulièrement la musique romantique. Un exemple récent, parmi beaucoup d’autres, mais particulièrement saisissant, est celui du pianiste japonais Noyobuki Tsujii. Il existe, bien heureusement, des exemples symétriques, de nombreux Européens qui entrent passionnément dans des éléments de cultures asiatiques (ou africaines, etc., bien entendu.) Mais cela ne dispense pas de s’étonner : car je parle ici du mode (corporel, en particulier) de ces interprétations, et de leur investissement expressif.

[3] Et d’ailleurs sans y avoir jamais vraiment pris pied. Hérodote, IV, 45, in Hérodote-Thucydide, Œuvres complètes, Gallimard-La Pléiade 1964, pp. 302-303. Cf. à ce propos D. G., Hypothèses sur l’Europe, Circé 2000, pp. 42-43.

[4] « Géophilosophie de l’Europe », Penser l’Europe à ses frontières, Ed. de l’Aube, coll. « Intervention philosophique », 1993. Le livre résultait d’une série d’échanges ayant eu lieu à Strasbourg, entre 1991 et 1993, dans le cadre du groupe « Géophilosophie de l’Europe », animé par Philippe Lacoue-Labarthe, Jean-Luc Nancy, Daniel Payot et moi-même. Jean-Luc Nancy, alors directeur de la Faculté de Philosophie de l’Université Strasbourg II, m’avait demandé de coordonner la tenue d’un colloque final, qui eut lieu à Strasbourg du 7 au 10 novembre 1992, et d’organiser la publication du volume qui rendait compte de ses travaux, ce que je fis en collaboration avec Thomas Dommange. Le colloque réunit G. Agamben, A. Badiou, E. Balibar, V. Belohardsky, F. Benslama, C. Dabiré, J. Derrida, M. Dib, Y. Duroux, B. Ghalioun, D. Guénoun, P. Lacoue-Labarthe, E. Lourenço, J.-L. Nancy, D. Payot, P. Virilio, B. Waldenfels.

[5] Ce qui demande sans doute, au passage, de soumettre à une critique précise, et instruite, certains développements récents sur le dépassement de l’humain : car l’humain, je le rappelle dans ce texte, ne s’est jamais défini autrement que comme dépassement. Et dépasser le dépassement revient parfois à remettre en selle la fixité : à réinvestir l’humain comme essence.

[6] Michelangelo Antonioni, L’Eclipse (L’Eclisse), film franco-ialien,1962.