Deux arrivées

30.03.20

Cet été-là, mes parents avaient décidé que je ferais un séjour en colonie de vacances. Je ne sais pas trop pourquoi : ce n’était pas exactement le style de la maison. Mais l’institution choisie était gérée par la Ligue de l’enseignement, ou quelque chose comme cela – et pour notre famille d’instituteurs, c’était sans doute une organisation proche. Il me semble que mes parents en connaissaient un responsable. En effet, de là-bas j’avais écrit un jour qu’il m’arrivait d’avoir faim – plutôt pour faire l’intéressant, et pour trouver quelque chose à dire dans ces lettres toujours difficiles à remplir ; j’avais peut-être éprouvé, à l’occasion, une sensation d’appétit, mais je n’étais pas affamé, certes pas. Peu après, je me suis vu convoqué à la direction, où on m’a donné une tranche de pain avec de la confiture, et un verre de lait. J’étais désorienté : je ne buvais jamais de lait, et cette confiture toute rouge dérogeait à mes habitudes – à Oran, on s’en tenait à la confiture d’abricots. J’ai mangé la tartine, sans bien comprendre. Le directeur m’a demandé : est-ce que tu as faim ? J’ai dû bredouiller une réponse confuse. Et il m’a montré une lettre de ma maman, à mon intention. Le courrier avait eu un peu de difficulté à me parvenir : Maman avait soigneusement recopié l’adresse, de sa belle écriture soignée de maîtresse d’école, et en oubliant d’indiquer mon nom. On m’avait retrouvé tout de même.

C’était pendant l’été 1955. J’avais neuf ans. Ci-dessous, au deuxième rang à partir du haut, je suis le deuxième à gauche. Mon sourire me fait penser à celui de ma mère, justement. Et j’ai les oreilles un peu décollées : plus qu’aujourd’hui, me semble-t-il. Mais sait-on jamais comment on se regarde.

La colonie était sise au château de La Peyrouse, dans la Drôme. La Drôme, je la découvre aujourd’hui, en cherchant la référence sur Internet, où je retrouve aussi la photo du groupe, que j’ai agrandie pour y apparaître mieux. Je vois, dans des souvenirs publiés par certains, des photos de la façade du château, et des autres bâtisses. Je ne me souviens de rien, cela ne m’évoque rien. Les deux seules impressions visuelles qui me reviennent sont, d’une part le dortoir (très vaguement) et surtout les arbres, le parc, les sorties dans la forêt. C’était totalement nouveau, je n’avais jamais vu autant de vert. La France, exactement, dans notre imaginaire nourri des paysages secs et marins d’Algérie. On partait en promenade dans des herbages, sous de grandes frondaisons fraîches. Lors d’un atelier de poterie, j’avais confectionné un cendrier pour le ramener à mon père, gros fumeur. En espérant le protéger, je l’avais caché sous la terre, au pied d’un arbre. Impossible, après quelques jours, de retrouver le lieu.

C’était un paradis. Tous ces gamins (seulement des garçons, comme à l’école). On jouait toute la journée, le soir on chantait en rond, autour d’un feu, sous la responsabilité du moniteur qui je crois s’appelait Achache, mais dont j’oublie le prénom (longtemps il semblait indélébile), et que j’aimais beaucoup, pour son sourire bienveillant et sa guitare. Le voici, au bas de la même photo :

On faisait des excursions dans des villages, déserts. Nous sommes entrés dans une église où, à la surprise d’un autre garçon, juif ou musulman je suppose, j’ai pénétré sans crainte en déclarant que mon père n’y voyait aucun obstacle, vu que nous étions athées. Je me rappelle m’être assis (comme, ailleurs, l’avait osé mon frère) au clavier d’un petit harmonium resté ouvert, pour y égrener quelques notes de Bach. Tout ceci se passait dans un bain d’euphorie. Et j’ai souvent raconté par la suite qu’alors que d’autres disaient qu’ils ne se trouvaient pas bien, qu’ils n’étaient pas contents d’être là, de mon côté j’affirmais que ça me plaisait, et que j’étais heureux.

Puis nous sommes repartis. Je ne retrouve plus d’images du trajet jusqu’au port (Marseille ? ou Port-Vendres ?, seuls points de liaison avec Oran), mais j’ai des souvenirs assez nets du voyage. Sur les bateaux, que je connaissais par nos traversées familiales bisannuelles, il y avait trois « classes » de voyageurs. La première était un monde inaccessible ; dans la seconde, de petites cabines permettaient de s’allonger sur des couchettes superposées avec Papa, Maman et mon grand frère – je me souviens de l’odeur, unique (un désinfectant sans doute), et de la rumeur des machines. Et « la cale », pour les troisièmes. Cette fois, nous voyagions dans « la cale ». Ou « sur le pont », c’était pareil, la seule différence tenait au repli par mauvais temps. On y dormait sur des « chaises longues ». Dans la cale, traînait une odeur de vomi, avec des traces au sol, des gens avaient le mal de mer. Le pont, c’était mieux : le grand vent. Il me semble qu’à un moment je suis allé dormir en bas.

Le retour a eu lieu au mois d’août. Toute une cérémonie organisait l’arrivée. Au petit matin, ou plus tard, quelqu’un devait crier « Terre ! », le premier à déceler les lignes à peine perceptibles de l’Afrique. Puis on les voyait grandir et gagner en consistance, très lentement. Puis la côte approchait. Puis on apercevait la ville. Et puis on traversait la passe pour entrer dans le port, bientôt entraînés par un minuscule remorqueur, qui guidait le grand navire jusqu’aux quais, comme un chiot traînerait un éléphant. Là, se présentaient les massifs bâtiments portuaires, et les formes de la ville en hauteur. Et on approchait du quai. Alors, émergeait le fourmillement des familles. Le jeu était de parvenir à distinguer des silhouettes. On cherchait, dans la masse, ou à l’aide de grands mouvements de bras dont de longue date on avait fixé le signe.

À un instant (précis, déterminé), j’ai vu mes parents. Pas comme je les avais laissés : autrement vêtus, plein été. Mon père, plus grand, une ample chemise claire tombant par-dessus la taille. Maman, petite, à son côté bien droite dans une robe légère, à fleurs. Tout aéré, flottant. Je vois leurs esquisses lointaines, peu à peu grandies jusqu’à laisser surgir leurs visages. Je traçais de grands cercles avec le bras droit, comme convenu. Et on approchait, et bientôt je les voyais, là, en bas, pas loin. . L’étape suivante appelait à observer l’écart entre la coque et le quai, se réduisant insensiblement jusqu’au petit choc contre les pneus fixés à la pierre. Alors il fallait attendre, l’arrimage des passerelles. Maman laissait paraître un indéfinissable sourire, tout en douceur délicate, qui flambait. Mon père rieur et démonstratif clamait silencieusement la bienvenue et les retrouvailles, à pleines mâchoires, de sa grande bouche généreuse. Les passerelles ont été fixées. Les portillons ouverts. Nous avons entamé la descente en files. Je ne sais plus où nous avons pu nous rejoindre, me revient à l’instant l’intérieur de grands hangars qui servaient aux retrouvailles et à l’identification des familles. Alors j’ai pu sauter dans leurs bras. Je me suis mis à pleurer, intensément, à grands flots, submergé par leur contact, leurs regards, leur tendresse, leurs sourires, leurs deux corps où je voulais me fondre. Ils m’ont demandé si ça allait, si j’étais triste, si c’était bien, si tout s’était bien passé.

J’ai répondu : oui, c’était bien, c’était bien. Mais je ne veux plus jamais y retourner.

*

Un temps tout autre, un autre monde. Pourtant, en vérité ça n’a eu lieu que deux ou trois ans plus tard. Mais je n’étais plus un enfant, l’adolescence où j’entrais configurait mon univers. Mon frère aîné, Yves, avait quitté la maison familiale âgé de dix-sept ans, à la rentrée scolaire d’octobre 1957, pour aller suivre en interne une classe préparatoire à Paris, au lycée Chaptal. Il venait d’avoir le bac, en section scientifique, et préparait les concours d’entrée à des grandes écoles. Il n’y avait pas de telle « prépa » à Oran, la voie menait à la capitale. Il fut ainsi arraché, avec quelque douleur, à l’univers familial et au soleil d’Algérie, à la couleur de la mer et de la ville, pour se retrouver dans un monde étranger.

Les première semaines, il a souffert, au point que notre père a décidé d’aller diagnostiquer la situation, d’un coup d’avion. Ce n’était pas si courant. Ils ont passé trois jours ensemble, et Yves a été requinqué. Son année s’est poursuivie, et la suivante. Pour imaginer son désarroi, et son courage, il me suffit de penser à ses dix-sept ans (dix-sept ans !), dont il avait passé la plus grande partie dans le cocon familial chaleureux, protégé, sous le soleil d’Oran. Je me remémore aussi que Paris, où Malraux pas encore ministre n’avait pas engagé son programme de ravalement des bâtiments publics, affichait une confondante grisaille. L’hiver concourait avec les fumées et la noirceur des murs. Le jeune déplacé fit preuve d’endurance et, avec l’amour des mathématiques, de la pétulante joie de vivre qui est sa marque.

Dans ce cocon, quelques petits rituels marquaient notre temps casanier. Le soir avant de m’endormir je chantonnais, depuis mon lit, un salut aux trois autres : « Bonne nuit Papa, Bonne nuit Maman, Bonne nuit Yves », qui, accent oranais aidant, devait sonner comme bonuit papa, bonuit manman, bonuit Yyyyves, soutenu par une petite mélodie, apparue par mégarde, et qui s’était fixée en mélopée simple, répétitive et légèrement traînante.

(C’est approximatif, vu ma maîtrise incertaine du logiciel.) Yves parti, j’ai continué chaque soir à lui adresser le même vœu nocturne, qui sonnait à travers l’appartement. Papa et Maman, et lui s’il était là, y répondaient, sur un phrasé plus prosaïque. Un autre signe, musical aussi, était le sifflet. Mon père, qui sifflait de façon puissante entre ses deux lèvres, avait inventé un jingle, sur deux notes alternées, avec un rythme ondulant, que je ne crois pas avoir jamais entendu ailleurs que chez nous. Il l’entonnait pour appeler quelqu’un, ou lorsqu’il voulait signaler sa présence depuis la rue, ou encore pour adresser un signe de localisation à distance dans une promenade.

Yves avait appris le sifflet, et montrait une belle aptitude. Moi, c’était moins net, et aujourd’hui même, quand j’essaie de le redonner, un vague chuintement sort de ma bouche, ligne mélodique à peine perceptible si on tend l’oreille. Mais Papa était le stentor du sifflet, et Yves, très musicien, le suivait sur la voie. Pour Maman, pas question, bien sûr – siffler en plein air était une affaire masculine. Ces singularités inentachées faisaient de petites connivences familiales, attendries ou rieuses – comme l’inégalable youyou de la grand-mère, dont je reparlerai un jour.

Ainsi allait l’année scolaire 57-58. Nous étions unis, et heureux, malgré la guerre d’Algérie qui faisait rage, et de discrètes douleurs que je ne repère qu’aujourd’hui. Je voudrais témoigner d’une déflagration de joie qui a explosé dans mon cœur un soir de cette année-là. Je suivais mon frère Yves comme un soldat son drapeau, et avec une insondable tendresse de petit frère pour son aîné de six ans. Il me précédait en tout : musique, études, politique, connaissance de la vie, et sa croissance physique de jeune adulte devenait un modèle. Je n’ai compris que plus tard combien cette admiration enfantine avait façonné mon si fraternel idéal d’amitié. Or, il était parti. Je ne dirai pas que j’en éprouvais une douleur sensible, non, pas du tout. C’était dans l’ordre des choses, puisque la pensée parentale (paternelle d’abord) et le système de notre petit carré familial l’avaient décidé. Enfant, on s’accommode. J’avais simplement conscience qu’un grand frère éloigné, que je retrouverais autrement, poursuivait son exploration des voies de l’existence. Je lui vouais ma confiance instinctive, irréfléchie, sachant qu’aux vacances il me rapporterait ses nouveaux trésors, et que nous pourrions partager cette complicité dont j’étais si fier quand il me présentait à un grand en disant : « mon petit frère ».

Il allait revenir à Oran, pour un temps de vacances, je ne sais plus lesquelles, c’était prévu pour quelques jours après le soir que je vais évoquer – peut-être même le lendemain, je ne peux plus le dire, demain est loin quand on est petit, sur une autre rive. Ce soir-là nous étions couchés, moi dans la petite chambre où on m’avait installé après son départ, signe que j’entrais dans l’âge des grands, et mes parents dans la leur. C’était la nuit, on ne dormait pas encore, il me semble que, dans les lits, nous lisions, selon le rituel – et le plaisir – de la famille. La nuit douce, et sans doute un peu hivernale tombait sur Oran (mais à Oran l’hiver n’était jamais qu’un automne à peine durci ou étendu). Je m’apprêtais à tomber dans le sommeil.

Dans la rue calme et silencieuse, au loin, très loin, un son s’est fait entendre, que je n’ai pas repéré tout de suite, à la fois familier et perdu dans le vide nocturne. Après un temps, il s’est reproduit, et une deuxième ou troisième fois dans une présence encore lointaine mais plus directe. Il faudrait le génie de Proust pour en décrire la sensation dans la complexité de ses plis, mais je crois bien qu’à l’instant dont je vais parler le son n’était plus là, et que je percevais seulement, par une trace persistante, le fait de l’avoir entendu à l’instant précédent, le souvenir auditif me re-présentant le son à peine éteint. Je l’ai considéré dans ma mémoire immédiate, pourtant décalée, et j’ai senti monter une explosion de stupeur : le sifflet ! Je crois même (je n’en sais rien, mais il me semble que ce fut ainsi) qu’en une seconde un petit raisonnement déductif s’est fait dans mon âme enfantine : le sifflet qui vient de sonner dans la rue, cela ne peut pas être Papa, qui est dans son lit. Alors a éclaté dans ma conscience la bulle qui s’y était contenue : c’est Yves ! Ça ne peut être qu’Yves ! Personne d’autre ne siffle ainsi. Une joie inouïe a crevé dans mon cœur et s’est répandue en moi, partout. J’ai bondi hors de mon lit, et j’ai crié : c’est Yves ! c’est Yves ! Je ne suis pas sûr que les parents avaient entendu. Il me semble bien que j’ai donné l’alarme. Tout le trio s’est levé à toute allure, fagoté à la hâte dans les vêtements en vrac.

Oui, c’était lui. On l’a vu de la fenêtre, on a bondi à la porte, et il est entré, jeune homme goguenard assez fier de sa farce : prendre l’avion sans prévenir, et arriver à Oran, puis à la maison je ne sais comment, jusqu’à la rue (Daumas) pour faire retentir le sifflet dans la nuit. Durant toute mon existence, je crois n’avoir éprouvé que très peu de joies de cette nature exacte. Laquelle ? Disons : Yves, mon grand frère, mon aîné bien aimé, mon double devancier dans toute la vie, Yves était là – vous rendez-vous compte ? – là, rue Daumas, devant la maison, Yves que nous croyions à Paris, , en bas, tout près, venu, et sa présence sonnait à proximité immédiate dans la rue silencieuse et obscure. Je n’ai que très rarement été à ce point saisi par le sentiment – oui, disons-le, messianique bien sûr – de cette incidence venue de très loin : l’arrivée.