Baiser (suite)

23.04.16

Je repense à la réflexion proposée dans l’entrée précédente du Journal, à propos de la violence sexiste contenue dans l’expression « baiser », quand elle est dite par un homme à propos d’une femme. Je m’adresse deux objections, l’une littéraire, l’autre linguistique.

1) Que penser, en premier, du célèbre vers de Louise Labé : « Baise m’encor, rebaise moy et baise » [1] ? N’est-il pas concevable que le mot reçoive un emploi érotique, mais au sens galant, voire courtois, et sans la connotation violente que je lui impute ? Ce n’est pas impossible. Toutefois, les vers suivants semblent accréditer l’idée qu’il s’agit là de baisers, plutôt que de baiser au sens machiste d’aujourd’hui : « Donne m’en un de tes plus savoureus / Donne m’en un de tes plus amoureus / Je t’en rendray quatre plus chaus que braise ». Ce sont donc plutôt des baisers. Mais enfin l’équivoque n’est pas exclue. Un dictionnaire réputé en atteste la possibilité chronologique [2]. Pour l’époque de Louise Labé, l’ambiguïté n’est pas inconcevable. Cependant, l’emploi ordinaire, viriliste et grossier, me semble avoir complètement recouvert cette mémoire discrète de la langue. Quand on dit d’un homme qu’il baise une femme, aucune « courtoisie », fût-elle érotique, ne s’y glisse plus. Il s’agit tout simplement du fait qu’il la pénètre – et je maintiens que l’expression traite cet événement sexuel comme initiative et volonté du seul partenaire masculin. La participation de la femme concernée, son choix et son acte, sont ignorés par la formule.

2) Mais suffit-il qu’un verbe soit transitif, et qu’une femme y soit jointe comme complément d’objet, pour qu’elle devienne objet dans la relation, privée de volonté subjective et active ? Le statut d’objet grammatical entraîne-t-il irréversiblement une objectivation relationnelle ou existentielle ? Que deviennent alors des expressions comme : « je l’aime », ou « je la (le) désire » ? L’ « objet aimé », comme on dit, y est-il nécessairement soumis à une violence, a fortiori machiste ? Evidemment pas. On peut aimer sans dé-subjectiver – tout au contraire, bien sûr [3]. Mais aimer, désirer ou regarder n’impliquent, en eux-mêmes, aucune prise en mains du corps d’une femme ou d’un homme. Et cela fait une différence. Je peux être mis en question par un amour qu’on me porte, mais pas sur le même plan que par une pénétration physique. Or, « baiser » une femme, c’est pénétrer son corps. Et quand la formule le dit ainsi, la volonté du ou de la partenaire reste hors-jeu.

Je lis dans un livre (magnifique) d’Imre Kertesz, Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas, la situation suivante. Le narrateur, dans un café, entend la conversation de deux femmes dont il ne sait rien. L’une d’elles dit : « Je ne sais pas, mais je ne pourrais pas avec un étranger… Avec un Noir, un Tzigane, un Arabe… » Il attend la suite, et en effet un instant plus tard elle poursuit : « … avec un juif ». Après quelques lignes, il déduit : « je ne vois qu’une seule issue, pensai-je, je me lève d’un coup et cette femme, pensai-je, je la gifle ou je la baise. » [4] L’emploi du terme apparaît là dans sa désolante simplicité. Je ne sais pas ce qu’il en est en hongrois, ni ce qui ressortit à un choix de traduction. Mais dans le texte français – et sous la plume de cet immense auteur – l’alternative (gifler ou baiser) souligne ce qui est commun aux deux termes : le traitement imposé à la femme sans qu’elle ait à le vouloir, ni même à l’accepter. Baiser une femme, c’est lui faire violence, par le seul fait de l’impliquer dans cet acte physique sans se soucier de son choix.

C’est la définition du viol. La défense des violeurs convoque toujours un supposé consentement des victimes, voire leur « provocation » – voire leur plaisir. Mais le noyau du sens reste intact : violer un être humain, c’est lui imposer un rapport sexuel physique sans se soumettre à l’expression libre de son accord. C’est le ou la traiter comme objet physique, objet sexuel, à prendre ou manier. La construction grammaticale du verbe baiser exprime cette structure dans sa nudité crue.

Il suffirait au fond de remplacer ce terme par l’autre : au lieu de dire « je l’ai baisée », de préférer : « je l’ai violée ». Tout serait bien plus clair. Et l’usage de la formule dans un discours politique – avec les rires qu’il entraîne – en recevraient une signification plus explicite.

*

[1] Sonnet XVIII.

[2] « Le mot exprime l’idée d’appliquer ses lèvres sur la partie d’un être ou d’une chose en signe d’affection ou de respect. En français, il est d’abord attesté à propos du baiser entre le Christ et ses disciples, en particulier du baiser de Judas. Son emploi dans un contexte amoureux (XIIe s.), en construction transitive et absolue (1461) a conduit à un emploi érotique par euphémisme pour “posséder charnellement.” Cet emploi est attesté aux XVIe et XVIIe s., notamment chez les burlesques, mais il est alors ambigu, le sens “décent” étant encore très usuel. Néanmoins, le “Baiserai-je, mon père ?” dans Molière, faisait déjà rire. L’emploi érotique a conduit au remplacement de baiser au sens initial par embrasser. » A. Rey (dir.), Le Robert historique de la langue française, Robert, 1992, t. 1, p. 166. La citation de Molière provient du Malade imaginaire, II, 5. Les éditions dont je dispose, dont la Pléiade de G. Forestier et C. Bourqui, donnent la réplique « Baiserai-je ? », sans « mon père ». (Molière, Œuvres complètes II, 2010, p. 674.)

[3] Quoiqu’ait pu écrire Sartre sur l’objectivation par le seul regard. La discussion serait à poursuivre, mais sur un autre plan.

[4] Actes sud 1995, trad. Natalia Zaremba-Huzsvai et Charles Zaremba, pp. 35-36.