Soulever la politique (1)

02.09.16 

Il se pourrait que « Soulever la politique » soit notre slogan pour la période qui vient [1]. Car la politique offre à nos yeux le spectacle général de son abaissement. Il va falloir, sans musarder, travailler à lui faire trouver sa nouvelle noblesse, sa dignité – c’est-à-dire sa hauteur.

L’abaissement de la politique se constate sous de multiples formes, mais les deux modalités principales en sont éthique, et stylistique. Éthique d’abord, en tout premier lieu. Depuis peu, la politique cultive son vertige, son attirance du bas. Elle veut se nourrir de rage, de violence, de vengeance. Elle veut « libérer » les pires détestations et frayeurs. On dira que la chose est ancienne. Sans doute, à de nombreux égards. Mais ce qui l’est moins, c’est l’ignominie affichée comme choix, comme préférence. Au moins précédemment voulait-elle se masquer, se présenter en contrepartie d’une grandeur, par une sorte d’hommage du vice à la vertu, un coup de chapeau de l’ignoble envers l’élévation. Les pires dictatures de l’autre siècle ont prétendu œuvrer à une forme d’ascension, dont les crimes étaient supposés constituer la rançon malheureuse. Désormais l’indignité se voit chantée, louée pour elle-même, au nom du bris des « tabous », de l’invalidation du « correct », ou encore du mérite de « dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas ». Ce qui revient à n’accepter la hauteur que pour y faire trôner le plus vil. Ou alors, cherchant à dénoncer cette pente (rarement, à reculons), on dira de certains hommes politiques qu’ils « flattent les bas instincts ». Du peuple, bien sûr. Mais ce n’est pas vrai, il ne s’agit pas d’instincts. C’est une culture de la bassesse qu’on cajole. La supposée bassesse populaire n’est en rien spontanée : elle est suscitée, encouragée, cultivée. Apprêtée comme un nu aguicheur, avec concupiscence et sans aucune vergogne. Au moins le peuple, dans sa dignité discrète, montrait-il là-dessus une certaine réserve.

Le cœur de cette adulation est un immoralisme, un consentement à l’abjection. On invite à idolâtrer le choc, la rivalité mimétique, le virilisme autoritaire, la rage, la violence, la haine. Ne croyons pas que les objets en sont choisis en raison de leur éloignement, de leur venue récente ou de leur différence. Les juifs étaient installés en Europe centrale depuis des siècles quant ils devinrent l’objet du pogrom de masse, et d’État. Des juifs vivaient en France et en Italie depuis le cœur du moyen-âge lorsqu’ils furent chassés vers les camps d’extermination. L’éloignement n’y fait rien. Et quant à la différence, elle est plus construite par la haine qu’elle ne la cause. Ce n’est affaire ni de religion, ni de langue, ni de mœurs. Des musulmans peuvent se massacrer entre eux, en toute proximité religieuse, comme l’ont fait les chrétiens dans l’Europe de la Renaissance. Serbes et Croates, aux jours de leurs furieuses mêlées, parlaient des langues sœurs, comme Russes et Ukrainiens – moins différentes que le languedocien du picard. La haine tisse et trame ses motifs, qu’elle déploiera en bannières, à partir des distinctions et variations qui font les multiplicités de la vie. À ces élaborations rivalitaires de cauchemar, une seule éthique peut tenir tête : le goût et l’idée du respect, de l’amour, de la tendresse envers tous les enfants d’humains, où et quels qu’ils soient. Pour ne rien dire encore des autres vivants, mais ça viendra vite. C’est l’honneur dû à la vie, le « devoir d’honneur » [2] qui importe en dernier ressort. Mais cela aussi doit être cultivé, inlassablement repris et offert à tous les belligérants en puissance, à toutes les foules populaires avant, pendant et après qu’elles se jettent les unes contre les autres, dans une tâche d’éducation à la fraternité comme l’ont conçue les grands instructeurs de nos Ecoles – pas toujours, certes, mais souvent. Il ne faut rien abandonner de la tâche éducatrice, et pas seulement chez les enseignants présents ou futurs, mais chez les hommes et femmes de culture, baignés de pensée et d’art, qui détiennent à cet égard une responsabilité sans mesure. Il faut cesser de céder à un nihilisme de pacotille, de kitsch, de pose esthétique. Congédier toute complaisance à ces vertiges et gouffres qui familiarisent avec un monde de tueurs. Récuser l’accoutumance à la destruction qui se pare de radicalité salonnarde. Et c’est ce devoir, cette dévotion à la vie, ce goût de l’amour et de la tendresse qu’il faut convoquer au sein du discours politique, comme on les trouve déjà chez Olympe de Gouges, Hugo, Jaurès, Rosa Luxemburg, Gandhi, Simone Weil, Malraux, Martin Luther King, Mandela, Obama homme et femme [3]. Il faut les y voir, les y convoquer, leur faire travailler et réorganiser le discours politique. Car ils sont le principe de son élévation. Michelle Obama l’a dit d’un mot qui balaie tout : « When they go low, we go high. » [4]

C’est en quoi l’abaissement se manifeste, immédiatement et sans délai, comme stylistique. Je ne sais si l’on doit convenir avec Buffon que « le style, c’est l’homme », mais il est absolument certain que le style fait et signe une politique. Et que le non-style, l’absence de style, la déstylisation la dé-fait, ou la désigne [5]. La marque du style peut se lire dans de multiples registres et images, mais elle s’expose, très prioritairement, dans le discours. La dégradation politique est visible et audible, d’abord, comme dégradation rhétorique. Au nom de la nécessité de parler à tous, on veut parler bas – non pas au sens de parler à voix basse, mais de parler bassement. Je n’ai pas à convoquer ici les exemples, ils hurlent à nos oreilles, particulièrement depuis une décennie. Mais ne laissons pas croire qu’il s’agit de défendre l’ancienneté d’une belle langue. Bien sûr, il est vrai qu’une certaine tradition du discours politique s’est justifiée précisément par la nécessité de parler à tous, et non à certains ou à quelques uns, pour légitimer une impérieuse exigence d’élévation. De Thucydide à Churchill les exemples sont multiples. Mais on ne voudra pas se réclamer du passé pour incriminer le présent. Il suffit de réentendre les grands discours d’Obama, quoi qu’on pense de sa politique, pour y déceler sans peine la marque d’un très grand style. Lequel, mais c’est sans doute un pléonasme, vise à la hauteur de ce dont il parle, comme de ceux (ou celles) à qui il s’adresse. Le style d’Obama est d’ailleurs autant physique que verbal, aussi corporel que littéraire. C’est probablement une marque du temps : un grand style (ou de grands styles) pour aujourd’hui, ou pour demain, n’ont rien à attendre d’un lamento sur le monde d’hier, mais se construisent, tout au contraire, dans la provocation à une nouvelle rhétorique, physique et verbale. Le corps (oratoire, politique) montre aussi son style, qui désormais se voit beaucoup. Et ce soin ne conduit pas à mépriser la hauteur des traditions. Les révolutionnaires les plus entraînants savaient marquer leur goût, leur révérence, pour la puissance d’innovation, la force germinative de tout un pan de notre (de nos, de leurs) passé(s). Marx, Lénine, Trotsky étaient intraitables là-dessus – quoi qu’on pense de leurs politiques.

Il faudra donc œuvrer, sans attendre, à l’élévation, au soulèvement de la politique, afin de la conduire sur les voies nouvelles de sa dignité, de sa noblesse. Ne perdons pas de temps à remarquer, comme une trouvaille, que « noblesse » est un terme qui désigne une élévation sociale, tout comme « vilenie » une bassesse populaire. On en avait entendu parler. Mais en évoquant la noblesse morale, la dignité d’une conduite, on ne cède aucunement à la glorification d’une société hiérarchisée. Et si parfois on saisit dans les mains d’anciennes classes dirigeantes le trésor de quelques pensées ou conduites – nobles, si l’on veut – c’est, disait Kateb Yacine, comme on capture un butin de guerre. Entre hauteurs sociales et hauteurs morales, la justification, plus ou moins appropriée, circule dans les deux sens. Bien souvent, pour légitimer des différences sociales, on a cherché à les qualifier moralement. En tout cas, aucune conduite ou inconduite hautaine ne peut discréditer le sens de la hauteur, comme trait de comportement, de goût, de parole. Surtout pas aujourd’hui. Nous n’aurons plus aucun besoin de chanter les vertus du bas, du sombre, du dégueulasse, de sinistres hymnes s’en chargent. Pas plus qu’il n’est requis de goûter l’humiliation pour se réjouir de l’humilité. Quand Grotowski a réclamé un théâtre pauvre, on ne lui a pas fait grief de justifier la misère du monde [6]. Ces soupçons envers le haut ou le noble n’ont plus aucune portée. C’est d’élévation que nous sommes assoiffés, désormais [7] – laissons la politique, telle qu’elle court et nous désole, s’enorgueillir de son avilissement.

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[1] Il n’est pas impossible qu’au printemps 2017 ait lieu une lecture de textes sur ce thème et sous ce titre, conçue par Stanislas Roquette et moi-même. Les visiteurs de ce site en seront évidemment informés.

[2] Le mot est de Rosa Luxemburg. Lien Devoir d’honneur

[3] Voir ci-dessus, note 1.

[4] Discours à la Convention démocrate de Philadelphie, le lundi 25 juillet 2016, lien Michelle Obama DNC, après environ 2 minutes 40 (mais pour sentir le souffle éthique et rhétorique de la phrase, il vaut mieux regarder le discours depuis le début).

[5] Buffon, Discours de réception à l’Académie Française, 25 août 1753, dit « Discours sur le style », lien Buffon Le Style . Cf. D.G., « Du style politique », in Après la révolution, Politique morale, Belin 2003, pp. 108-140.

[6] J. Grotowski, Vers un théâtre pauvre, L’Âge d’homme, Lausanne, 1971.

[7] Il ne faut pas unifier les époques. Le très haut Dietrich Bonhoeffer, qui m’inspire beaucoup, trouvait indispensable de valoriser un abaissement pour l’opposer au dérisoire désir de grandeur. Je respecte cette intuition, présente chez d’autres, mais le statut du bas a changé depuis, par exemple, le combat contre le nazisme et ses odieuses grandeurs. Il est devenu bien rare de nous trouver saturés d’élévation, au point d’éprouver un salutaire désir d’humilité, même si le sens reste très fort du Christ manifestant sa royauté parmi les humbles. De nos jours, c’est plutôt l’humiliation qui fait rage, le goût de la descente, sans fond, sans fin (sans terre, sans humus aucun, prise dans le seul vertige nihiliste). Une certaine esthétisation de la bassesse peut lui servir de caution. Cf. « Celui qui est abaissé et élevé », in D. Bonhoeffer, Qui est et qui était Jésus-Christ, cours de Berlin 1933, trad. et comm. J.-M. Tétaz, Labor et Fides 2013, pp. 103-109. Et, dans un tout autre registre, D. G. « Élévation et abaissement », in La Poésie dans les écriture dramatiques contemporaines, dir. M. Bouchardon et F. Naugrette, Classiques Garnier, 2015, pp. 35-37.