Soulever la politique (2)

04.09.16

Après plusieurs relectures, je vois que le texte publié hier sous le titre « Soulever la politique » (lien : Soulever la politique 1) abandonne trop de terrain à la manie dénonciatrice dont j’ai souvent écrit dans ce Journal que je voulais m’en écarter. Dans ces pages, il est trop question de l’abaissement de la politique, et pas assez de son soulèvement. C’est la puissance de la syntaxe : dès qu’on s’exprime en concédant trop à la négation, tout se passe comme si la forme du discours, quoi qu’on fasse, en venait à contaminer irrémédiablement son objet et à le teinter de négativisme.

Le cœur de la question voudrait alors être approché ainsi. Le discours politique doit impérativement tenter de nommer les valeurs positives en vue desquelles il prétend agir. C’est une exigence particulièrement pressante aujourd’hui. Elle s’inscrit dans notre condition présente. Prenons un exemple, par comparaison. En écoutant les discours des deux Obama à la Convention démocrate de Philadelphie (juillet 2016) [1], il apparaît que la valeur positive s’y énonce à peu près ainsi : dans ce pays (les Etats-Unis), si (et seulement si) il est fidèle à sa vocation, nous pouvons tous vivre et œuvrer en commun malgré, ou grâce à, nos différences. Dans la forme du slogan, cela donne : ensemble dans le pays, avec les différences de foi (faith), ou de condition. Tout bien considéré, c’est la forme inversée de la vision catholique, ou chrétienne universaliste (katholou), qui se déclare plutôt comme : ensemble dans notre foi, à travers la différence de nos pays. Dans ces discours le pays est l’horizon, un pays pensé de façon politiquement sélective, puisque cette vision s’oppose aux déterminations racistes, sexistes, isolationnistes, prônées par d’autres comme essence des Etats-Unis.

Je me suis demandé, en les écoutant tous deux (Michelle puis Barack), et pour m’en tenir au seul plan du discours, à quelle valeur normative je pourrais souscrire, là où je vis, qui mobilise cette force dynamique que je sens dans leurs paroles. À mes yeux, une seule valeur peut assumer une puissance comparable, ou supérieure : celle de la citoyenneté planétaire, de l’humanité absolument ouverte et fraternelle. Je suis convaincu que c’est la seule valeur politique positive qui soulève désormais, en tout cas de façon dernière, comme dit Bonhoeffer [2]. On pourrait en concevoir d’autres, mais transitoires : une certaine idée universaliste de l’Europe, possible équivalent de ce qu’était pour nos parents « une certaine idée de la France », comme phare de l’égalité et de la liberté universelles. Mais, quel qu’il soit, il faut dégager cet horizon positif, en formuler explicitement l’appel. Que trouvons-nous, à cette place, dans les discours qu’on peut entendre, aujourd’hui ? Parfois c’est la « modernisation » – mais, si elle a pu jouer ce rôle, désormais je doute que la seule modernité puisse soulever l’exaltation, si elle n’ouvre pas à un horizon éthique. Chez d’autres on entend la sécurité – la face avouée de la peur. Mais à cet égard j’avoue que l’exhortation christique sonne très fort à mes oreilles, même si elle est, sur ce point comme sur beaucoup, si difficile à suivre : on ne marche pas avec la peur, sur les eaux comme sur terre [3]. Ce pourrait être encore la liberté, si sincèrement chérie – et elle le mérite – mais trop souvent réduite à une liberté des affaires, du commerce, des échanges, liberté des avoirs et des richesses, en un temps qui me paraît requérir, au contraire, une critique de la richesse et de la sujétion à l’avoir. Je ne vois pas l’humanité des humains, comme puissance ou devenir, menacée par sa pauvreté, valeur très haute et très noble que les sages de toutes les civilisations ont promue, mais bien plutôt par ses opulences déréglées, et les misères qui en résultent. Quoi qu’il en soit, il faut nommer les principes positifs qui émeuvent l’action politique. Ici on sentira l’exigence de hauteur. Lorsque de Gaulle parlait de la France – sans doute pour lui l’horizon normatif premier –, c’était comme force historique et morale, aile marchante de la liberté du monde. Qu’on juge l’idée sublime ou trompeuse, peu importe ici : elle fut puissamment éthique. La France n’était pas vue alors comme patrimoine des seuls Français, mais comme élan d’universalité, en alliance avec les autres nations qu’elle pouvait côtoyer, et au meilleur sens du mot, éclairer. Il me paraît assuré que, quel que soit l’attachement qu’on peut éprouver pour l’idée française, pour la réalité de la France dans son meilleur principe positif, et aussi pour son corps (ses terres, mers et fleuves, ses paysages, ses habitants)­ – attachement que j’éprouve pour ma part de façon très vive [4] – ce n’est pas l’idée nationale française qui pourra, aujourd’hui, valoir comme moteur actif pour la jeunesse et les forces vivantes qui nous entourent. L’idée française n’est pas à délaisser, ni à déprécier. Elle reste, au meilleur sens du mot, à cultiver. Mais elle ne suffira pas à aiguillonner une politique relevée, soulevée, pour le temps qui vient.

Je demeure convaincu que, malgré ses actuels déboires, une certaine idée culturelle de l’Europe pourrait assumer cette fonction [5]. Mais elle ne le pourrait que par son universalité, et donc par sa capacité à s’ouvrir sur ce qui la dépasse – comme toute singularité proprement vivante. Malraux avait senti et formulé cela de façon très aiguë [6]. C’est ce que doit méditer la politique pour trouver la voie de son soulèvement. Aucune visée constitutionnelle, industrielle, sociologique, militaire ou administrative ne peut suffire, qui ne s’alimente à une pensée positive de ce qui fait vivre et espérer ensemble, sur un morceau de la Terre, les habitants qui y travaillent, aiment, et éduquent des enfants.

Et puisqu’il faut s’avancer positivement, mentionnons à nouveau les thèmes que j’explore depuis trois ans dans ce « Journal » public : la citoyenneté planétaire ; le traitement de la différence entre pôles de richesses et zones de pauvreté de façon globale, et locale ; la re-position de la question politique à la dimension terrestre ; l’amitié envers la Nature, comme force de germination et d’éclosion du vivant ; la remise en jeu de l’engagement moral en politique ; la promotion la plus résolue d’une non-violence intransigeante ; l’universalisme concret, comme souci de l’autre et critique de soi (mais aussi comme soin de soi et critique des autres) ; la conviction qu’aucune politique ne peut trouver de sens et d’élan qui ne se joigne au désir de justice universelle, et d’abolition de l’injustice native qui distribue les enfants entre confort et misère ; l’écoute de la féminité de l’humain, comme puissance d’égalité de droits et de transformation ; l’alliance entre radicalisme et pragmatisme. Qu’on appelle cette visée Révolution, Royaume de Dieu, Réconciliation ou Progrès, la politique soulevée ne peut que rechercher des voies pour une extinction de l’injustice et des misères créées et léguées par l’action des humains.

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[1] Liens Michelle Obama et Barack Obama.

[2] D. Bonhoeffer, « Réalités dernières et avant-dernières », in Ethique, 2ème éd., trad. L. Jeanneret, Labor et Fides, 1969, pp. 93-113.

[3] Mt 14, 27. Mais aussi 10, 26-31 ; He 2,15 ; 1 Jn 4, 18.

[4] Sur tout ceci, voir sur ce site « La France comme idée » (en français ou en anglais), lien La France comme idée .

[5] Ce fut il y a quelques années presque un cliché, en tout cas un lieu commun, je le vois bien, et qui se trouve ces temps-ci passablement déserté, en tout cas sur les grands supports de ce qu’on appelle, par antiphrase, la « communication ». Ma foi, la désaffection, en tout cas médiatique, d’une idée commune ne fait pas une raison assez consistante pour la fuir. Je ne peux me retenir de frémir d’élan (comme tant de non-Européens) à l’idée de l’Europe, comme on dit, de Dante, Cervantès, Hugo, Goethe, Virginia Woolf, Césaire, Yacine, Lévinas et quelques autres. Pour ne rien dire de Schubert, Goya, Marie Curie, Bacon, Eisenstein, Fellini et tant de leurs pairs. C’est l’Europe de la différence des langues, l’Europe de la traduction. Oui, cette européanité, bien pensée en son temps par Kundera, me semble apte à soulever un emportement éthique et politique, sensible autant que moral. Mais comment et quand réactivée, à nouveau active, entraînante, euphorisante, comme puissance d’universel, c’est-t-dire, aussi, d’oubli de soi par fraternité avec tous et toutes les autres ? Cf. D.G., Hypothèses sur l’Europe (1994), Circé, 2000, trad. angl. de Ch. Irizarry, About Europe, Philosophical Hypotheses, Stanford University Press, 2013.

[6] Cf. A. Malraux, La politique, la culture, Folio Gallimard 1996, pp. 199, 202, 256, 265.